
Le village de liberté
De retour de la mission, Millière, Kieffer et Lancelot débouchèrent sur une palissade rectiligne, une rigueur qui tranchait dans le chaos nègre, malgré qu’elle fut endommagée comme si elle venait d’essuyer un assaut de Sioux.
« Il faut jeter un œil à cela, Monsieur Millière, si c’est exotique ! » dit gaiement Lancelot en conduisant le groupe dans l’espace palissadé.
Rien de nouveau sous le soleil, à priori, c’étaient des cases comme on en voyait partout, en rotin et feuilles de palmier, mais toutes les mêmes, quatre mètres de long, petit jardin contigu, le tout géométriquement disposé avec une rigueur d’urbaniste, quadrillé par des rues tirées au cordeau avec pieux et planchettes nominatives (rue de France, avenue de la Porte de Libreville…), bref de l’art de Blanc au service du Noir. Car ce n’étaient pas les indigènes qui s’amusaient à tracer leurs villages en damiers, ces gens-là étaient foutraques au possible, ils posaient leurs cahutes comme ça leur prenait de chier ; ils n’ont pas le compas dans l’œil, ni la géométrie dans le crâne. Ils ont l’anarchie facile ; pas la raisonnée, d’anarchie, la pensée et révolutionnaire comme l’européenne, mais l’anarchie du solitaire, guidée par la flemme, celle du j’fais c’que j’veux quand ça m’prendra… ˗ de ce qu’en pensaient les Blancs toutefois. Ce village-là était né d’une intention univoque de mise au pas de la loufoquerie urbanistique indigène ; des cases, oui, mais des cases enrégimentées !
― Profitez, Monsieur Millière, vous n’en verrez pas de plus ordonné, de village indigène, malgré le peu d’entretien dont il souffre décidément », expliquait Lancelot. « C’est notre libre-ville, ici, enfin, notre village de liberté si vous préférez. Cinquante cases à soixante francs pièces pour cinquante rescapés de l’Elizia, vous avez entendu parler, mon cher, de ce négrier portugais arraisonné par notre flotte. Et dont nous libérâmes les esclaves. À cinquante bonhommes, on a offert la case et le jardin, et une bonne femme en prime, tous mariés à l’unisson, pour que le village devînt un modèle d’intégration nègre, avec plein de petits Librevillois et de petites Librevilloises civilisés, tout bien boutonnés de haut en bas ! N’était-ce pas humaniste tout de même, comme utopie ?
Les trois hommes ont déambulé selon leur inspiration. Il émanait de ce village un sentiment de désolation difficile à interpréter : son contact laissait la même impression que celui d’une vieille rombière n’ayant plus, de ses années de splendeur, qu’une mine ravalée. Malgré l’ordonnancement des aménagements, la régularité des espacements entre les lots, malgré l’européanisation de la toponymie, des rues remblayées et nivelées comme en France, tout semblait aller à vau-l’eau : les cases étaient défraîchies au possible, cernées de margouillis de bois, de paille souillée, de tissus chiffonnés, sauts, pilons, des ustensiles primitifs ; de certaines s’écoulaient des filets noirs au jus douteux. Ça sentait la merde. D’autres bicoques s’ouvraient à tous les vents, leurs habitants envolés. Les jardins ne donnaient pas plus sentiment de prospérité, pour ceux du moins qui étaient à peu près cultivés, les plans de manioc disparaissaient sous les mauvaises herbes, cela faisait pitié comme un bateau échoué.
― Tout avait été bien pensé, par ma foi », continuait Lancelot : « il y avait une cuisine commune, deux lieux d’aisance, des magasins pour entreposer les récoltes, des hangars pour les moutons, pour les cabris ; c’était une sorte de familistère à la sauce africaine. La propreté était assurée par une corvée dominicale à laquelle étaient tenus de participer les deux sexes avant de se rendre en procession à l’église de la mission ; les huit portes de l’enceinte étaient fermées à la nuit tombée pour assurer la sécurité de tous. Trois décennies passées, il n’y a plus rien de toute cette organisation. Les puits maçonnés ne sont pas entretenus, les corvées ne sont plus faites, les portes ne ferment même plus, c’est une calamité que cette race-là !
On continuait la déambulation sous le regard de quelques locaux en mal de distraction : on vit une vieille qui tirait sur sa pipe, et dont la poitrine ridée pendait jusqu’au nombril ; plus loin, une autre aux cheveux blancs, toute recouverte d’une sorte de sac informe noué sous les aisselles, s’ingéniait malgré l’âge à balayer un sol toujours impropre au balayage, si courbée que le visage touchait presque terre ; une autre dépoitraillée mais beaucoup plus jeune, rue des Bentenniers, avec un beau derrière rebondi, houspillait sa marmaille de progéniture, bien nombreuse déjà et rivalisant de crasse ; en tournant à l’angle de la place des Mpongwé, un homme sans âge était assis sur un rondin devant sa case, crachant à tout va une glaire de poitrinaire ; à ses côtés, une femme qui étendait du linge mal lavé à un fil mal tendu se déhancha pour regarder passer les étrangers d’un regard poisseux, dévoilant une poitrine d’une grande sensualité, lourde mais de bon maintien ; un homme enfin tapait la terre avec une machette, tapait la terre nue, on ne savait pourquoi, il tapait la terre nue, cela soulevait des poussières rouges, il tapait, à se demander ce qu’il pouvait bien chercher, un bulbe peut-être, ou plus simplement la raison. Ça ne respirait guère le bonheur, pour tout dire…
― Dès les premiers jours, nos affranchis ne jouèrent pas le jeu, des hommes surtout, qui ne voulaient pas participer aux travaux collectifs. Un groupe d’une dizaine de gaillards a pris d’abord la poudre d’escampette dans les bois et y semèrent la terreur, rapinant et violant à l’envi ! Il fallut mettre sur pied une milice pour traquer les rebelles, qui se fit tirer dessus, et préféra renoncer à la poursuite. D’autres se plaignaient de ne pas avoir plusieurs femmes ˗ ce qui est interdit ici ˗ et s’acoquinèrent avec leurs congénères Mpongwé, fricotant avec leurs femmes, s’alcoolisant à leur contact au détriment de tout travail. Bref, un merdier sans nom, y’a pas d’autre mot. Un autre nègre du village, qui ne supportait pas les remontrances du maire (parce qu’ils avaient élu parmi eux un maire, voyez-vous, mais ça ne s’y connait pas, les Noirs, en démocratie !) le nègre donc, agacé par le maire, le menaça de son vieux sabre rouillé et faillit l’embrocher comme un vulgaire poulet ! Il fallut le mettre au fers, le bougre, et puis le déporter à Gorée, pour l’exemple. Voilà : tout à l’avenant ! Tenez ! Voilà la place de la Liberté, la bien nommée : cette case-là, un peu plus vaste que les autres, est la mairie, était devrais-je dire tant la fonction a été dévoyée par l’indigénat. Pour eux, être maire, c’est juste pour le privilège d’en foutre encore moins que les autres, c’est dire…
― La belle idée qu’un village de liberté, hein », rouscaillait à son tour Kieffer. « De la belle utopie saint-simonienne avec son lot de naïveté : “ vive l’émancipation ! Demain nous danserons ensemble, frères de liberté, main dans la main, égaux dans la fraternité… ”. Bons citoyens, bons travailleurs, bons maris, bons chrétiens, ben tiens… Voilà ce que c’est que de doux-rêver ! Car tout de même, si déjà ça ne marche pas avec nos propres ouvriers, que voulez-vous que ça donne avec ses bourriques nègres que le travail rebute au plus haut point… ? La liberté, ce n’est pas fait pour cette race-là, pas encore, il faut que ça mature cette engeance ! Voyez ce que ça fait de la liberté, les nègres!
― Comme vous avez raison, lieutenant. Voyez cette désolation, hein ! La plupart ont vidé les lieux, las d’être la risée des locaux ; ceux qui restent sont traités de parias. M’est avis qu’il n’en restera plus de sitôt.
On croisa encore une adolescente sur le pas d’une porte, qui pilait mollement quelque chose dans un grand mortier de bois ; elle avait de drus petits tétons, en partie cachés par le tissu qui maintenait dans son dos un nourrisson. Ces femmes noires, toutes ces femmes dans leur diversité morphologique, n’avaient pas la pudeur des pousse-missels. Elles montraient leur poitrine aussi évidemment que le faisaient les hommes, comme si elle ne constituait pas un attribut du diable. Cela semblait laisser assez indifférents les mâles, les Noirs de mâles, qui évoluaient dans ces forêts de tétons depuis l’enfance, mais cela ne cessait en revanche de fouetter l’imaginaire des Blancs. Sans compter les culs, ces splendeurs de proéminence, dont les tissus légers ne faisaient que rehausser la sensualité des contours. Les visiteurs ne faisaient pas de commentaires entre eux sur les appas des négresses qui leur sautaient si évidemment aux yeux. Mais ces exhibitions ne les travaillaient pas moins. Ainsi était l’Afrique : un incubateur de stupre à ciel ouvert. Du moins ce que pensait Millière au moment où Kieffer l’interpellait de but en blanc :
― À propos, Millière, si l’envie vous prenait de fricoter une négresse, ne vergogner pas : ces femelles sont dévergondées. Ça ne les confusionne guère de vendre leur cul pour une poignée de verroteries. Il ne faut pas hésiter…
― Je vous sais gré de votre prévenance, lieutenant, mais je n’en ferai rien, merci…
― Parbleu ! Vous y viendrez ! On y vient tous, pas vrai Lancelot ?! ».