
La factorerie
Dans une autre version, Millière, accompagné de Lancelot, visite la factorerie Aïrman, le mari de Louise Pecqueur.
La factorerie Aïrman ˗ parce que c’est ainsi qu’on l’appelait, allez savoir pourquoi ˗ se situait non loin de la pension de l’épouse, en bordure d’estuaire, en direction du village de Glass. C’était une bâtisse à la mode coloniale, toute en bois, fors les piliers de maçonnerie qui tenaient le plancher surélevé hors les hordes grouillantes de fourmis et autres vermines voraces que ces tropiques aiment à incuber. On y accédait par un petit escalier en bois : la véranda, comme souvent, faisait le tour de l’établissement, on pouvait s’y tenir à l’air, à l’ombre et au sec, trois éléments appréciables sous équateur. L’intérieur était un grand magasin, assez long, coupé au fond par un comptoir qui prenait toute la largeur. Les clients, des Mpongwé, des Boulou, des Pahouin aussi, s’y agglutinaient tout au long. Ils venaient dedans comme ils étaient dehors, torses nus et reins ceints d’un pagne coloré, colliers de verroterie, parfois un cylindre de couleur porté comme une tiare.
Cela jacassait, c’était terrible, un tintamarre de parlers nègres que le confinement du magasin rendait cacophonique, pour tout dire une véritable aérophagie verbeuse, ça venait empester les tympans, les femmes surtout, en mode maritorne, ça ne savait pas parler ces gueules-là, ces castafiores faisaient un opéra pour un rien, cela ne cessait de se chicaner le chignon, pour des vétilles, pour un morceau de tissu, elles se seraient crêpées le casque beurré, parce qu’elles se tartinaient leur chevelure d’une abondance de gras de coco, dit beurre de galam, l’odeur rance qui vous pommade les narines, et ça ne se contentait pas de polluer l’odorat et l’ouïe subtiles des Blancs, il fallait encore qu’elles ne cessent de vous toucher comme des familiers, de vous tâter, de vous pousser, toutes bien grassouillettes de surcroit, et transpirantes, l’odeur encore, ce n’était finalement pas plus la foire d’empoigne qu’à la Samaritaine de la rue de Rivoli un samedi : comme quoi le bonheur des dames était le même sous toutes les latitudes !
Derrière le comptoir officiaient plusieurs commis africains vêtus à l’européenne. Ces employés n’étaient pas des naturels de l’estuaire : on les appelait les kroumens, parce qu’on les faisait venir de la côte de Krou, dans la partie occidentale du golfe de Guinée. Hommes dociles et travailleurs, contrairement aux lascars du cru, ils étaient trop pacifiques pour être tirailleurs, les factoreries les embauchaient pour les travaux ingrats, terrassiers, rameurs, porteurs... Les plus doués en langue étaient recrutés pour la vente. Ceux d’Aïrman étaient supervisés par un homme tout gonflé par la chaleur, de stature moyenne, le visage d’une ingratitude crasse, avec des yeux de crapauds et un nez difforme, c’était Aïrman lui-même l’avertit Lancelot, jamais Millière n’avait vu de type plus disgracieux. Il y avait de la négritude dans cette face de toubab, à n’en pas douter, peut-être le bonhomme était-il mulâtre. En tout cas, c’était à se demander comment la charmante Louise pouvait se laisser toucher par cet affreux ! Millière et Lancelot répondirent à son appel de passer derrière le comptoir, heureux de s’extraire de la cohue nègre.
Pecqueur les accueillit sans effusion de politesse. Il connaissait bien Lancelot, qui était l’interlocuteur privilégié des factoreries quand elles devaient avoir affaire à l’administration, ce qu’elles faisaient le moins possible parce que, c’est bien connu, l’administration n’a jamais aidé aux affaires, bien au contraire, elle ne trouvait de meilleur remède à l’ennui qu’en la taxation des produits de traite. Le bonhomme restait de marbre devant la négrerie frénétique, jetant des regards froids sur les transactions menées par ses commis. Il ne daigna pas élever la voix au-dessus de la furie des chalands, de sorte qu’on l’entendait à peine, des bribes de mots, un bout de phrase quand, allez savoir pourquoi, le remous retombait comme une vague, avant de grossir à nouveau. De toute manière, l’homme n’était pas loquace. Il avait la parole aigre, comme sa face bouffie de fièvres. Comment Louise pouvait donc…
Une factorerie était une interface entre deux mondes qui ne se connaissaient que par marchandises interposées : celui du Noir et celui du Blanc. Dans la boutique étaient exposés des produits de Blancs pour les Noirs, on trouvait de tout, verroterie, ferblanterie, bonneterie, chapellerie, cotonnades variées, des platilles de Cholet qui sont une toile de lin très blanche, les coutils de Normandie, toiles rayées ou à carreaux dont les Noirs se servaient pour les pagnes, toutes sortes de toiles de coton, guinées blanches, tapsels rayées ordinairement de bleu, limaenaes bleu foncé très appréciés des natifs, tissus de laine encore, quincaillerie, coutellerie et ustensiles de cuisine parmi lesquels des chaudrons de toutes tailles et des neptunes en cuivre utilisés pour récolter le sel en faisant bouillir l’eau de mer, vêtements et parures, tabac en feuilles parce que les Noirs avaient leur propre préparation, allumettes, aiguilles, le sel, beaucoup de sel, on ne pouvait répondre à la demande, par sac de trente kilos, savon de Marseille, miroirs d’Allemagne, fusils à pierre belges, boîtes de sardines, alcool, bref tout ce qu’on pouvait refourguer en babioles aux autochtones qui n’y connaissaient rien en qualité, de la breloque qu’on n’aurait même pas osé exposer en France, achetée une misère au pays et présentée comme la crème de l’exportation, comme par exemple ce parfum (cette pestilence plutôt) quelque chose exprès fabriqué pour l’Afrique, “ l’eau de lavande de la famille impériale ”, mais sans lavande, une infection à trois sous, et les Noirs se laissaient berner faute de comparaison, ils s’étaient bien passés jusque-là de cette pacotille mais les Européens leur en avaient créer le besoin, alors ils achetaient toute cette bricole de cochonnerie. Ils payaient cela en boules de caoutchouc, toutes fraiches venues de la brousse, portées dans un sac ou dans un panier sur la tête, des boules de quatre-cents grammes, humides, il en fallait cinquante pour avoir un fusil, une quinzaine pour un chapeau de paille et trois pour une bouteille de genièvre. Mais ce menu trafic n’était qu’une activité anecdotique de la factorerie, organisée pour entraîner les Africains au consumérisme.
On sortit du magasin principal pour visiter le reste des installations, diverses dépendances servant de logement aux courtiers européens, aux kroumens, et les nombreux entrepôts qui, face à l’estuaire, stockaient les marchandises en vue de leur exportation. Là était la véritable manne. Une partie des produits venaient d’elle-même, c’étaient les Noirs qui les amenaient pour les troquer, l’ivoire, les arachides, la cire, des indigènes parfois sortis du fin fond de la brousse, qui n’en seraient jamais sortis si le fantasme du troc ne les y avaient poussés, on préférait d’ailleurs ceux-là à la factorerie, les novices de la transaction, plutôt que les locaux de l’estuaire mieux rompus aux négociations, les autres on pouvait les escroquer pépère, c’était même décevant tellement s’en était facile. Les clampins ressortaient avec ce qu’on avait bien daigné leur donner, des perles de verre la plupart du temps, une quincaillerie bon marché, un mouchoir, avec en prime une bouteille d’alcool frelaté pour calmer leur dépit. Le reste, on allait le chercher dans l’intérieur, par les fleuves, on envoyait des courtiers blancs pour négocier des lots, les kroumens ramenaient tout cela en pirogues, c’étaient d’incessants allers-retours. Les entrepôts d’Aïrman regorgeaient ainsi de dents d’éléphant, d’huile de palme, d’arachides en sacs, et de bois précieux, l’ébène, le bois rouge qu’on appelait aussi le padouk, imputrescible, l’acajou, idéal pour l’ameublement, et un hangar aussi réservé à la gomme élastique, promise à un avenir radieux, moteur de la colonisation.
Ces factoreries européennes témoignaient de l’appétit grandissant des Blancs pour les richesses du pays. Sous prétexte d’offrir aux indigènes la civilisation en cuillère et en pot, elles les excitaient à la chasse et la cueillette pour en drainer les produits jusqu’à leurs entrepôts, de petits courants de capitaux que les entrepreneurs espéraient se transformer en fleuves. La manne excitait les rivalités entre les maisons françaises, anglaises ˗ qui dominaient sur cette côte ˗, portugaises, allemandes, le butin paraissait intarissable, il fallait le soustraire au plus vite à la concurrence et, accessoirement, aux Africains eux-mêmes. On voyait l’Afrique comme un gros citron gorgé de jus : il suffisait de presser un peu pour que l’or vous dégouline en filets entre les doigts. Ces grandes accumulations de richesses n’en étaient encore qu’au stade amateur mais préfiguraient le pillage systématique que la colonisation allait orchestrer sur le continent. Il fallait voir les yeux d’un Aïrman sur ses entrepôts, ils brillaient d’une fortune que son état physique ne laissait pas soupçonner. Ça valait bien quelques piqûres de moustiques…