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La route du Pool

         Dans une première version, le lecteur pouvait suivre la route suivie par Millière à travers le plateau des Cataractes, avec quelques-unes des observations consignées dans son carnet de voyage.

 


                7/VI/83- Partis au jour après inhumation du laptot Ndikou, lâchement assassiné pendant la nuit. Remontés sur versant occi. Marchés SW 4H. Terrain de brousse puis forêt. Estimation dénivelé à 300m +. Avons atteints une crête que nous suivons ESE en légère ascension. Retranchement sur un mamelon. Hommes harassés. Observé distance de la CC à la place où le soleil vient de se coucher : 51°. Dis. Z en ø = 4° 53’ S. A confirmer demain.

        

         La prose des explorateurs, ça n’était pas Une Saison en enfer, mais pour le quidam manquant d’initiation, cela participait d’un même sabir, à ceci près que ce n’étaient pas des mots pour écrire aux cœurs mais pour écrire aux yeux. En effet, l’exercice du cahier de voyage auquel aucun explorateur digne de ce nom ne se serait soustrait, cet exercice donc n’avait rien d’introspectif : c’était une consignation factuelle, sans fioriture, des relevés quotidiens, latitude, longitude, pression atmosphérique, altitude, température, kilométrage, temps de marche, profondeur… qui donnerait plus tard matière à travail dans le cabinet de cartographie. De sorte que, même en pleine saison en enfer, les notes de Millière gardaient cette petite touche kabbalistique propre au genre littéraire.

Écrire, quand toute une expédition tournait au naufrage, c’était un peu le syndrome de la bouteille à la mer, on écrit pour se sentir encore vivant, on n’est jamais aussi attaché à la vie que quand on la sent filer entre les doigts. Car derrière ces mots, derrière ces chiffres, pointaient bien le sentiment de vulnérabilité : les attaques nègres, les désertions devant eux, l’assassinat du laptot, la disparition de porteurs, tout cela participaient d’une menace enveloppante, la même qui tient aux tripes les marins lancés sur une mer inconnue. Alors avant de couler, écrire, s’entêter à consigner des données topographiques, c’était se projeter dans l’avenir, en tenue bien boutonnée au-dessus de sa table de travail.

L’idée d’aller mourir dans un pays étranger relève d’une forme d’infidélité patriotique. L’Afrique, la fertile d’Afrique, celle qui lève sur le gras d’un humus en constante fermentation, n’avait pas besoin des os des Blancs pour pousser. Ça n’était pas trop courtois d’en priver le sol national. Celui-là aimait garder la mémoire de ses morts, on a même une fête pour eux dans les pays civilisés, on les garde dans des enclos bien proprets, et puis on les couvre de marbre qu’on vient fleurir parfois. Ils sont vivants, les cadavres, dans leur patrie. Mais ici, au fin fond d’une forêt étrangère, qu’est-ce qu’il devient le mort blanc ? On le coule dans le sol comme les marins jetaient leurs morts à la mer, tout est englouti dans l’humus, les ruissellements le dissolvent, au lieu des courants, ce sont les racines qui balloteront les corps, on ne peut rien retrouver, même pas besoin de le lester d’un boulet pour l’immerger. Quand on meurt si loin de chez soi dans ce continent-océan, on disparait à jamais. Mourir dans la forêt est un trépas de solitaire.

Le laptot Ndikou avait eu sa tombe, mais une tombe étrangère, vulnérable aux malveillances et aux représailles. La terre qui l’avait ingurgité était une terre étrangère au défunt Sénégalais, mais aussi aux Loango, parce que les Loango ne se sentaient pas chez eux ici, ce n’était pas leur pays. Les Loango étaient en terre étrangère, et ils n’aimaient pas plus y mourir qu’un Sénégalais. Cette évidence animait les langues, on entendit les Loango se mettre à parler comme des potiniers, on les voyait échanger avec passion, beaucoup plus qu’avant, c’étaient des chuchotements d’agents secrets dits en douce, avec des intonations de complot. Oui les Loango avaient eu une drôle d’idée de s’en venir mourir chez les Bassoundi.

 

8/VI/83. Lever à 4H du matin. Avons continué à suivre la crête montante, SE direction sorte de montagne massive. Tout autour, le relief est doux, arrondi, une crête se distingue mal d’une autre. A 10H, notre crête rejoint une autre majeure, courant S-N. La ligne de partage des eaux Niari-Congo. Vers le S, panorama à couper le souffle sur le bassin du Congo qui doit être à moins de 50km quelque part sous l’épaisse forêt ; multitudes de vallées qui se forment et courent vers le Congo. Forêt dense à perte de vue. Je fais planter un haut mât où nous hissons un drapeau tricolore. Prends le temps de mes relevés. La méridienne donne comme latitude 4°54’50’’ Sud ce qui concorde avec le 4°53’ observé par α Centaure – l’hypsomètre me donne 730m au-dessus du niveau de la mer, 410m au-dessus Borne B. Température agréable, 28°. En contrebas, des signes de vie se font voir (les fumées) et surtout entendre (le roulement quasi continu des tambours). Suivons la nouvelle ligne de crête plein N jusqu’au sommet : 770m point culminant. A 2H, approchons un village, 200m contrebas du versant E, AIC donc. Un comité d’accueil de nègre nous interdit l’accès au village, une 20aine, plutôt empâtés. Ils portent une touffe de cheveux sur le crâne dont ils ont fait une tresse ornée de boules. Corps moitié nus et peinturlurés de rouge, des cicatrices et des scarifications ignobles, et une dent de rongeur orne chacune des cloisons nasales. Bassoundi, confirme Andéol. Armés de sagaies et de pieux mais ne nous en menacent pas. Ils grincent atrocement des dents en faisant de sinistres grimaces. Ils nous montrent le chemin de la crête de la main pour nous interdire celui du village. Avons continué sur la crête sans autre anicroche. Marché tout le reste du jour, 14 milles – 11 depuis le dernier bornage. La crête a pris la direction générale NEE (planche topo n°32). Montons le camp fin d’après-midi – 735m d’altitude. 4°51’22 S – 13°27’ E. Dormons sans voisinage sous la pluie.

 

Fort d’une petite formation d’infirmerie, Millière avait pris en charge le soin des blessés. Ça ne le rebutait pas. Il faisait des progrès. Cela lui prenait une bonne heure tout de même pendant que les laptots montaient le camp. Il y avait les blessés des combats en premier lieu, mais aussi tous les autres bobos que l’on se fait inévitablement en marchant des heures dans ce genre de nature. Les hommes développaient quantité d’ulcères, les indigènes tout exprès, dont les pagnes ne protégeaient rien d’autre que le précieux, ils se blessaient partout, surtout les pieds et les jambes, c’étaient des plaies qui s’étendaient rapidement et bourgeonnaient si on ne leur apportait pas de soin : Millière y appliquait une pommade au bichlorure de mercure et cautérisait les plus mauvaises avec du nitrate d’argent et des pansements. Plus sournoises, les fièvres continuaient à courir des uns aux autres, d’une intensité variable, de la plus anecdotique, traitée aux tisanes d’épicéa brésilien, à la plus sérieuse nécessitant des injections sous-cutanées de caféine et de bi-bromhydrate acide de quinine, que l’on rationnait néanmoins pour le personnel le plus indispensable. Ce soir-là, au chevet d’un porteur, son atonie, son regard vitreux ne laissaient pas d’espoir à Millière.

Les Noirs ne crachaient pas sur la médecine du Blanc. La douleur ne fait pas de distinction de couleur ; la plainte n’a pas besoin de traduction. Soigner en pays étranger est une meilleure idée que d’y mourir : en effet le métier de soigner est le seul qui puisse se passer de langue car quels que soient les mots qui les identifient, les maux sont les mêmes là-bas et ici, c’est un terrain sur lequel le racisme a peu de prise. Pour tuer la concorde entre des bâtisseurs, Dieu avait créé les langues. Pour tuer les angoisses existentielles il y a le sermon et la prière, pour tuer l’ignorance il y a l’enseignement, pour tuer l’adversité il y a le blasphème et l’injure, pour tuer au sens propre, militairement, il y a l’ordre, tuer nécessite la parole, mais soigner est un métier muet, c’est le métier premier parce qu’il se passe de verbe, l’homme l’a pratiqué avant de savoir parler.

 

9/VI/86. Aube fraîche : 14°. Avons enterré un porteur succombé blessures. Cela fait de la rumeur dans les rangs des Loango. Partis 8h ½. Marche facile sur crête, direction ENE ¼ E avec quantités détours (planche topo n°33). Traces d’éléphants. Peu de villages en contrebas, pas plus de 5-10 cases. Affleurements schisto-gréseux observés. Après pause : suivis piste qui contourne par la droite une montagne sur 280°. Derrière, vu sur la gauche une autre vallée tirant ONO vers le Niari – peu de population de visu. A 15H, la crête s’enroule autour d’un petit cirque boisé, changement de cap : SSE. Crête toujours bien délimitée, sans population. Perdons altitude, hypsomètre à 600m au campement. 4°46’ S- 13°33’ E. Grosse journée de marche : 18-19 milles. Le soir il est tombé un peu de pluie. Kieffer tué un éléphant femelle. Les hommes ne mangent que de la viande. Pas de manioc. Pas d’eau : les laptots doivent aller en chercher à des sources bas dans les vallées. A la nuit, observé latitude et longitude par les différences de hauteur de la lune et de 2 étoiles : l’observation conforte les données de jour. Espérons passer nuit réparatrice.

 

La nuit le fut mais pas la matinée ; ce ne fut pas de nouvelles velléités de combat, non, cette fois-ci c’étaient les porteurs qui faisaient des leurs, ils en avaient assez de la tournure des pérégrinations, cela commençait à faire Odyssée, les nègres ne connaissaient pas l’Ulysse d’Homère mais toutes les civilisations ont le leur, une histoire qui éprouve le sentiment d’errance sans fin loin de chez soi. Manquait plus que ça, une grève des brousses. À l’ordre de hisser les charges, ils n’avaient pas bronché, ostensiblement bras croisés, le visage buté. Andéol traduisait les revendications :

« Ils ne veulent plus avancer. Ils disent : trop de dangers.

-Qu’est-ce que c’est que cette mutinerie maintenant », s’échauffait tout de suite Kieffer. « Est-ce qu’ils veulent que je leur astique le derche à coup d’pompes !? Haut les charges, bande de mal blanchis ! ».

 

10/VI/83. Grève des porteurs Loango au moment de quitter le camp. Ils se plaignent du pays bassoundi ˗ nous leur faisons remarquer que le danger était plus derrière que devant nous à présent… On nous dit qu’on va les faire mourir trop loin de chez eux, etc… Des heures de palabres. Kieffer intransigeant mais Andéol remarquable de diplomatie. Enfin, on assure dix cortades supplémentaires par porteur ; mais ils les exigent sur l’heure. Il a fallu déballer et constituer un vaste marché sur la crête. Les 75 porteurs se servent directement aux étals, un vrai pillage. Après cela, trop tard pour commencer la journée de marche. Kieffer part à la chasse à l’éléphant (devenue sa grande passion). Je profite pour approfondir mes observations et porter les points sur la carte. Relevé suivants les axes N et S, E et O magnétiques, les route de la veille. Tout autour, le relief est fait de mamelons qui se confondent entaillés de nombreuses vallées, surtout côté Niari. La latitude plus précise est 4°46’30’’. Baromètre 1 = 686, 2 = 701, 3 = 708. Partout des traces d’éléphants. C’est un pays de broussailles, arbustes et hautes herbes : les arbres concentrés dans dépressions. Sols argileux avec affleurements de grès. Altitude moyenne depuis 3 jours : entre 750 et 550m. Fièvre le soir et pluie toute la nuit. Foie et rate très douloureux. Pris encore la quinine.

On disait que la plaie de l’équateur c’étaient les fièvres. Soit. Mais c’était aussi le caractère nègre. Versatile, pusillanime, sournois. Au matin, près de dix porteurs s’étaient fait la belle malgré l’augmentation de la veille. Il ne fallait pas compter sur le sens de l’honnêteté ici. On ne pouvait pas y compter, parce que l’honnêteté ne se s’apprécie vraiment qu’en État de droit. La majorité des hommes ne sont honnêtes que parce que des lois les y obligent. Débridez la longe des interdits et l’honnêteté s’émousse, expressément dans une nature primaire qui primairement vous exempte de lois. Les déserteurs étaient partis parce que leur conscience dictait que c’était leur intérêt, ceux qui demeuraient demeuraient pour la même raison. On se laissait en somme gouverner par les lois naturelles de l’instinct. Les Noirs étaient versatiles, pusillanimes et sournois sans le savoir.

Ce sur quoi le racisme s’appuie n’est pas la couleur. La couleur n’a de valeur raciale que pour les racistes limités, ceux qui trouvent l’illumination sur le chemin de Damas, c’est une révélation de dévot. Les vrais racistes eux, les scientifiques, se fondent toujours sur le caractère. Si près de dix porteurs avaient été versatiles (ils avaient de facto changé d’avis), pusillanimes (la peur d’aller de l’avant avait forcément présidé à leur fuite) et sournois (ils avaient quand même empoché l’augmentation), le racisme consistait à étendre ces défauts à tous les autres de même apparence, cela facilitait l’analyse. Le racisme est une forme de métallurgie : on allie tous les métaux pour les fondre en un seul, c’est une alchimie de fusion, le métallo raciste coulait tous les Noirs dans le même moule. De fait, on les voyait tous pareils, et les porteurs qui étaient restés étaient restés parce qu’ils étaient versatiles (ils avaient voulu partir mais avaient changé d’avis), pusillanimes (la peur d’aller de l’arrière avait forcément présidé à ce revirement) et sournois (ils n’avaient pas dénoncé les fuyards). Une fois le métal coulé, l’alliage ne peut plus se déformer, c’est connu.

 

11/06/83 - Réveillé avec la fièvre. Délire la nuit. Sueurs abondantes. Ai repris de la quinine. Au matin, 10 porteurs manquent à l’appel, ils ont fui : ces nègres sont versatiles, pusillanimes et sournois. Nous supposons que le tri entre bon grain et ivraie est fait : ceux qui sont restés ne nous lâcherons plus. Cela nous prit la matinée pour refaire toute les charges. Etant donné les marchandises déjà consommées ou données, on peut encore se passer de ces dix là, mais il ne faudrait pas que cela se reproduise tous les matins ! Sommes partis dès une heure de l’après-midi. Au bout d’une 1h ½ , la crête change de direction : E sur 1 mille, puis N-E 1 mille, puis N 1 mille, contournant un village en contrebas : pas de vie. Continuons notre route. Marchés 2 H dans très bonnes conditions, direction N (nous nous rapprochons du Niari). Sans eau. Ai très soif, surtout avec la fièvre. Pas possible d’utiliser le tipoï, tous les porteurs sont mobilisés. La crête est très praticable, il s’agit d’un terrain alternant brousse et forêt, mais jamais aussi dense Mayombe. Passons à nouveau E. 3 milles. Posons le camp à 4°45 ; difficulté pour trouver longitude (sans doute au-delà de 13°38’). +14 milles. Suis éreinté mais la fièvre a baissé, l’appétit revient. Le lieutenant s’est à nouveau mis en chasse d’éléphant, il a pisté longtemps un troupeau avant d’en tuer un tout net, une seule balle entre l’œil et l’oreille. Les laptots sont allés faire le plein d’eau dans une vallée. Toute la journée, nous avons vu en bas des pentes des villages que nous n’avons pas osés approcher et qui ne sont pas non plus venus à nous. Sommes-nous chez d’autres peuples, plus hospitaliers que les Bassoundi ? Nous décidons avec Kieffer d’aller le vérifier demain. Le soir, prétextons des raisons sécuritaires pour rassembler les porteurs au plus près, de manière à les laisser sous la surveillance serrée de la garde, on ne sait jamais. Pas de pluie de la journée ! 

 

 Au matin suivant, aucun porteur ne manquait à l’appel. Mais on sentit très vite une rumeur sourde s’emparer du groupe, une rumeur dont les tonalités graves donnaient seules la mesure du mécontentement. Kieffer réunit tout son petit monde histoire de leur chanter une petite leçon de morale, façon hussard noir de la République avec menace de bonnet d’âne en prime. Les Noirs, on se l’était assez fait répéter, avaient des cerveaux d’enfants ; il fallait leur parler comme tel. « Pain mal acquis remplit la bouche de gravier », « Quand le corps est faible, il commande ; quand il est fort, il obéit », « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit ; faites-leur ce que vous voudriez qui vous fût fait à vous-même », etc…, avec toutes ces savantes conjugaisons, Andéol avait du mal à retranscrire le fond du propos, mais cela était tout de même plaisant à entendre.

Puis la troupe reprit la route dans l’idée de reprendre contact avec les indigènes. Sur le premier col se trouvait un sentier qui descendait dans une vallée naissante. Kieffer décida d’y mener une ambassade avec Millière et une dizaine de laptots, mais Andéol lui déconseilla. Il lui montrait au travers du chemin, un petit arbre couché avec au-devant une sagaie plantée en terre ; gravés sur le sol de latérite, des signes, des symboles. Andéol expliqua que celui qui franchissait la piste barrée serait considéré comme ennemi des habitants du cru. On n’insista pas.

Tous les chemins qui traversaient la crête étaient à présent barrés de la même signalétique de sens-interdit nègre. Cela était offensant à la longue, ce manque d’hospitalité. On se sentait suivi. On se sentait épié. Des tambours résonnaient à nouveau dans les contrebas. C’était une drôle d’idée, de ce peuple Bassoundi, de ne pas vouloir les présents des Blancs, car ils auraient pu en laisser, des monceaux de cadeaux dans leurs villages, mais non, ils préféraient devenir Français gratis. C’était une drôle de psychologie tout de même, de la psychologie qui n’entrait pas en résonnance avec celle des Européens, toute mercantile et matérialiste. Tant pis pour eux.

 

12/VI/83 : Pas de pluie dans la nuit, pas plus la journée. Nous tirons clairement vers la saison sèche. Départ retardé pour broutilles, théodolite renversé, heureusement sauf. 9H. NO environ 1.4 mille, la crête vire à 180°, SE 1 mille affleurements gréseux, puis E ¼ NE 1.2 mille sol clair, SSE 3 milles, NNE 2 milles, à nouveau NO 3 milles terre plus noire. Le paysage change, les reliefs s’estompent, la ligne de crête se dilue dans les autres : nous sommes clairement sur un plateau compris entre 300 et 400m. Densité extrêmement faible, aucun village en vue. Cependant la marche du jour a été bonne (15 milles) : avons continué sur une crête moins distincte, très sinueuse, qui se noie dans ensemble de monticules semblables (planche topo n°36), séparés entre eux par de petites vallées verdoyantes. 4°40’40 S – 13°43 E. L’hypsomètre donne 330m. Avons beaucoup perdu d’altitude (30° - on regrette notre sanatorium des 700m). Ciel dégagé, ait pu observer les étoiles : la lune était assez près de α du Scorpion qui était à 0.3° de la lune et presque au travers de sa corne N et S. Plus aucune fièvre au coucher.

 

13/VI/83 – Pas de repos dominical. Départ à 7H. Evoluons une heure sur terrain quasi plat, difficile de rester sur la ligne de partage des eaux. Bonne journée de marche sans tracas, 15 milles, camp près des 600m d’altitude. Baromètre revenu à 710. 4°32’20 S – 13°43E. Le paysage est caractéristique : le plateau collinaire est raviné d’une multitude de couloirs ramifiés les uns aux autres, profonds de 50 à 100m, très étroits (une centaine de mètres), effilés, prenant toutes les orientations possibles et très densément arborés, séparés par des dorsales nues, de végétation rase, c’est finalement un modelé de surface qui s’apparente à un erg saharien, mais un erg équatorial.   

 

Le relief avait changé mais les chemins restaient interdits. Prendre la mesure de la pelure extérieure d’un pays, sa forme superficielle, ne suffit pas à en appréhender ce qu’il a dans le ventre, ses entrailles, c’est comme la peau du fruit qui ne dit souvent rien du goût de sa chair. Ou la couleur de la peau qui ne dit rien du caractère d’un homme. Il s’agit de psychologie ici ; le profond de l’âme ne peut s’ignorer sans s’attirer quelque désagrément. Commanderait-on une bière à la terrasse d’un établissement afghan ou oserait-on ne pas en commander une à celle d’un établissement irlandais ? C’était le tort des aventuriers-explorateurs, penser qu’il suffisait de surmonter physiquement le pays physique pour y trouver son salut, vaincre les montagnes, les chaleurs, les moustiques, les indigènes hostiles, c’est plus facile que de se confronter au pays psychique, tous ces courants invisibles qui traversent et irriguent un territoire. Mais cette notion de psychologie n’était pas en odeur de sainteté chez les coloniaux, c’était des puérilités de bonnes femmes. La psychologie du pays on la piétinait allègrement, supériorité de neurones oblige.

La psychologie matérialiste et athée d’un Kieffer ne pouvait consentir à ce que des idolâtries de féticheurs viennent entraver le cours de missions rigoureusement scientifiques. Aussi quand il trouva une nouvelle fois une sagaie plantée en travers de son chemin, il se convainquit qu’un simple balayage de pied pourrait physiquement dégager le passage. C’était ignorer les forces invisibles qu’une telle exhortation contenait. Du moins dans l’esprit des Noirs, plus sensibles aux paroles des esprits qu’à celles du Blanc. Pour eux, ignorer l’avertissement physique c’était défier les puissances surnaturelles excitées par les ngangas, les féticheurs, c’était déchaîner sur eux des forces occultes que les amulettes ne suffiraient pas à conjurer, c’était se livrer à l’Enfer de son vivant et cet Enfer se lisait sur le visage des porteurs, ils avaient des regards hallucinés de terreur cependant que le Blanc se moquait crânement de cet enfantillage : le lieutenant ordonna à ses laptots de mettre en joue la troupe pour la décider à le suivre.

Nous étions à la rupture, nous y étions, forcément, nécessairement. Pour forcer des êtres humains à aller contre leur gré, il faut leur mettre des chaînes, user du fouet, et les parquer la nuit comme un troupeau. Il est fantaisiste de jouer les esclavagistes sans en avoir les moyens. Il est fantaisiste de pratiquer l’asservissement avec des airs de Liberté, Égalité, Fraternité ! L’impasse dans laquelle s’étaient fourrés Millière et Kieffer était morale, purement morale. « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit » : les Blancs auraient mieux fait de prêcher la morale par l’exemple. De fait, on ne se fait pas les chantres de l’abolitionnisme en contraignant des forçats à aller là où ils craignaient d’aller, faute de chaînes, de fouet, de parc. Pour le porteur, la fuite désormais ne relevait pas d’un caprice, d’un ras-le-bol, ni même d’une rébellion mais d’un sauve-qui-peut.

La stratégie des Loango avait changé : ils ont agi non pas dans la nuit, non pas dans la pause méridienne, mais le soir, alors que tous fourbus les laptots allaient au bois, à l’eau, au défrichage, au montage des tentes. Il y eu un cri sauvage de bête fauve : à ce signal les Loango s’éparpillèrent en tous sens prenant tout le monde de cours. Kieffer rameuta ses troupes et les lança après les fugitifs. La furie du lieutenant embrasait l’obscurité, ses menaces terribles faisaient bruire la brousse et taire la faune nocturne, tout le pays se trouvait transi par l’écho de sa colère blanche. Les esprits n’avaient qu’à bien se tenir !

 

(…) À peine avons-nous établi le camp, un cri sauvage donne le signal d’une évasion générale des porteurs. Àl’évidence, ils avaient comploté ce sale coup dans notre dos. Le lieutenant est parti à leur trousse avec ses laptots. Je demeure au camp avec sa M’zelle Ya-Bon, Andéol, les boys et les sergent Genty, toujours en convalescence. Je fais le compte des porteurs que la pusillanimité a conseillé de ne pas prendre part à cette révolte : 21, un tiers de nos effectifs (68). C’est une catastrophe. Je ne sais pas comment nous pourrons nous tirer d’un si mauvais pas. Nous sommes si loin encore du Stanley Pool. Au moment où j’écris ces lignes, des détonations de fusils résonnent dans l’immensité obscure. Puisse Dieu nous ramener le lieutenant sain et sauf…  

    

On a beau passer son temps à faire crânerie d’athéisme, il vient toujours un moment où un vent divin vous souffle à la figure, vous inspirant qu’une petite imploration des forces supérieures ne serait pas inutile. C’est contrariant la météorologie des dieux, pour l’athée. On se jure, dans les moments les plus désespérés, d’être moins insensible au divin à l’avenir, on peut bien rester athée sans insulter les dieux, voilà on se promet de faire un peu moins montre d’arrogance mécréante. À un moment où le pays physique se dérobe sous vos pieds, on se trouve plus à même d’être sensible au courants invisibles des superstitions et des croyances.

Jusqu’au milieu de la nuit, Kieffer batailla comme un diable avec ses Sénégalais pour ramener le plus de fuyards possible. On leur lia pieds et poings pour le reste de la nuit ; Millière se proposa d’en faire la surveillance avec Andéol et Genty afin que le lieutenant et ses laptots se reposent. Il les compta : treize. Leur face noire se fondait dans l’obscurité mais le blanc de leurs yeux trahissait leur peur. Que pouvait-on attendre d’eux maintenant ? Toute confiance réciproque était rompue.

Au lever du jour, pour conjurer l’assoupissement, Millière refit les comptes : treize porteurs toujours ficelés. Libres : trente-deux. La veille, il en avait compté vingt-et-un. À moins qu’ils ne reproduisissent entre eux, cela signifiait que certains fuyards étaient rentrés d’eux-mêmes la queue basse se fondre au non fuyards, la peur, toujours la peur, la versatilité. On n’allait pas s’en plaindre, ceux-là ne retenterait sans doute pas l’aventure. Trente-deux porteurs pour soixante-huit charges, l’équation était impossible. Même à contraindre les treize repêchés, restait un tiers des charges sans porteur. Millière passait et repassait cette comptabilité dans sa tête, il n’y avait pas de résolution à ce problème, cela le laissait sans voix. Il en avait oublié ses relevés…

Vers dix heures du matin, Kieffer émergea. Il voulait faire chicoter jusqu’au sang les fugitifs. Millière le pria d’y renoncer : peut-être la clémence en ramènera-t-il certains à la raison, on ne pouvait se passer d’aucune force. On prit les treize à part, on leur fit le sermon, on leur promit aucune sanction, aucun sévices s’ils reprenaient leur charge. Trois seulement refusèrent. Ils furent laissés entravés. Les autres regagnèrent les rangs. Le compte de porteurs se ramenait à quarante-deux. En refaisant les charges, on les réduisit à soixante-trois. Restaient vingt-et-une charges sans porteur. L’idée était de continuer à marcher sans les abandonner aux Bassoundi. Un bosquet fut choisi, dont Millière releva la topographie exacte ; les charges furent hissées dans différents arbres, vingt-et-une, arrimées aux troncs et camouflées. On est reparti en début d’après-midi.

15/VI/83 – Lever à l’aube, 18° C. Départ 7H depuis 4°28’40 S – 13°43’ E, 780m au-dessus de la mer. Baromètre à 702 (Petit Bar)…

 

« Eh bien, lieutenant ! Ce n’est pas un pays à faire un Kiefferstan, n’est-ce pas ?! » plaisantait Millière pour agrémenter la soirée.

-Pardi ! Il faut viser dans le sauvage, ingénieur, dans la puceauterie en civilisation. Comprenez : ce qui s’enrégimente le plus facilement c’est le primitif, il se godille comme un gamin. C’est incrédules de peau blanche qu’il faut les cueillir, les prendre vierges du tonnerre de la poudre. Vous les avez vu, ces Bassoundi, avec leur pétoire : même s’ils n’ont jamais vu de Blanc dans les yeux, ça circuite dans leurs trafics depuis des lustres, traite et compagnie. C’est déjà du corrompu ici, ça ne ferait même pas allégeance à un Dieu. Tout ce qu’ils méritent, ces saligauds, c’est une bonne guerre en règle qui les rentre dans l’rang. Ça viendra… ils ne perdent rien pour attendre.

― Et où les trouverez-vous, vos bons sauvages ?

― Dans l’cœur, ingénieur ! Le cœur du continent… du côté du pays des Nyams-Nyams…

― Les hommes à queue ?! Vous y croyez… ?

― Y croire ou pas y croire, quelle importance !? Ce continent n’en est plus à une curiosité près, non ?!

― J’ai relu, avant de prendre la mer, Le Voyage en Afrique orientale de Lejean, vous savez, celui qui a cherché les sources du Nil. Il expliquait avoir pu voir l’une de ces fameuses queues, celle d’un Nyam-Nyam mort au cours d’une rixe contre les trafiquants d’esclaves : il la décrivait comme un appendice en cuir orné de fer, pas du tout comme une queue naturelle tel que les singes en ont. Cela mettait à mal le mythe.

― Notez : je me fous bien que les Nyams-Nyams soient queutés au naturel ou pas ! Ce qui importe, c’est qu’ils allégeancent, ni plus ni moins. Qu’ils se soumissionnent… la queue entre les jambes !

― Et que feriez-vous de cette allégeance ?

― Le nabab, pardi ! Les pieds en éventail, le gland mignoté toute la sainte journée, tout un peuple aux petits soins, ça n’est pas détestable, hein, comme idée ?! En somme, je me napoléonise en Nègrie. Vous verrez qu’un jour il y aura un empereur en centre d’Afrique… Parbleu ! Ce n’est pas à Paris que je pourrais avoir une couronne, non !

― Mais vous n’avez pas de couronne, que je sache…

― Ici, vous savez bien, le pouvoir se marque par une peau de léopard ; ça n’est pas le diable à dénicher tout de même, une peau de léopard !

― Vous me faites rire, lieutenant, avec votre idée de royaume africain…

― Mais, mon ami, bienheureux qui se poile de mes topos ! Notez que je n’aspire plus à un royaume : c’est bégueule un roi, ça maniérise avec la morale, c’est rasant, tandis qu’ici on peut lâcher la bride à la vertu. À commencer par se polygamer ! Voilà : il me faut un harem ! Ça n’est pas un roi qui peut s’autoriser un harem. Je prendrai donc le titre de sultan ! ».

Millière s’esclaffa sans façon. Il le faisait rire, le lieutenant, avec ses fantasmes de pouvoir. Il ne savait pas si c’était du lard ou du cochon, cette ambition, mais ces évocations détendaient l’atmosphère, elles faisaient oublier le temps d’une soirée les kilomètres de marche et les contrariétés de l’exploration.

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