
Hyacinthe Millière
Ah ! ils pouvaient être contents, les Fritz, tous ces Bataves, Brandebourgeois, Bavarois, Prussiens et autres Saxons, qui allaient désormais tous gaiement se prévaloir Allemands. Ah ça oui ! cet été 1871 s’annonçait festif, ils pouvaient en espérer de la joyeuseté, toute cette soldatesque teutonne fraîchement démobilisée, la bière aurait une autre saveur à présent. Ah, ils pouvaient claironner en revenant au pays, ils avaient le cœur léger, et la satisfaction du devoir accompli ˗ celui d’avoir mis une raclée aux Franzosen ˗, ce n’était pas tous les jours, ça pouvait encore se savourer quelques mois. Ça ! ils pouvaient le chanter à tue-tête leur Heil dir im Siegerkranz : sur un air de God Save the Queen, ça leur faisait un bien bel hymne national, des paroles comme ça, il vaut mieux ne pas trop les comprendre ˗ “ lutterons et saignerons volontiers pour le trône et l’empire ! ” ˗ ha ! ça ! pour saigner, ils n’avaient pas fini de saigner, les choristes !
En France, question hymne national, on ne savait plus trop où on en était. Ça n’avait pas beaucoup d’importance de toute façon, parce qu’on n’avait pas le cœur à en chanter. En partant pour la Syrie, l’hymne officieux du Second Empire, n’avait plus lieu de résonner aux esgourdes puisque Napoléon le Petit n’était plus là pour l’entendre et que Hugo le Grand était sur le retour ; quant aux Mac-Mahon et consorts, ils n’en pinçaient pas trop pour la Marseillaise, qu’ils jugeaient blasphématoire, le genre de paroles qui vous met le pays sens dessus dessous. Bref on ne chantait plus ; le goût de la politique était passé.
Ceux qui n’étaient pas morts de la guerre, de la Commune, ou du terrible hiver 70-71, revenaient chez eux pas très fiers. Ils en revenaient néanmoins, ce dont ils ne se plaignaient pas trop. Tous sauf Hyacinthe Millière et les imprudents de sa trempe qui, fascinés comme lui par la brillantine galonnée, avaient succombé aux charmes de l’engagement. Il suffit comme ça d’un engouement patriotique pour changer un destin ; on ne sait jamais quand ça peut prendre, ce genre de coup de sang, mais les guerres leur sont généralement un terreau favorable. Surtout quand le bruit du canon est loin et que les journaux expliquent doctement que les balles ennemies ne tuent pas. Il était un peu naïf, il est vrai, Hyacinthe Millière, non pas idiot, mais pas assez réfléchi simplement. S’il avait pris le temps de la réflexion, ses actes et ses paroles n’auraient pas raconté la même histoire. Voilà, c’était le genre de caractère difficilement domptable, qui vous fait abandonner des études prometteuses pour s’enrôler dans une armée en déroute.
Le garçon était issu d’un milieu aisé de Moulins. Son père, architecte, avait naturellement placé tous ses espoirs dans ce fils unique ; sa mère était décédée, il n’avait pas six ans. Le garçon en avait gardé une évidente carence affective qui se compensait chez lui par une faculté sidérante à la parlote. Comme s’il n’y avait que le verbe pour combler l’absence maternelle. Millière était volubile. La parole lui gargouillait dans le gosier comme un vin de dégustation, lui excitait les papilles, au point qu’il n’y avait d’échappatoire à ce débordement verbeux qu’en deçà de la ligne charnue des lèvres : tout, fors le silence, qu’il avait en effroi. On a tous comme ça des gens dans son entourage qui donnent leur avis sur tout et sur rien, même si on ne leur a pas demandé, surtout si on ne leur a pas demandé. Il s’accaparait ses interlocuteurs comme on ferre le poisson : avec la résolution de ne pas lui faire lâcher le crachoir. Le plus souvent, ceux qui le connaissaient consentaient par politesse à quelques échanges, définissant intérieurement un seuil de réparties au-delà duquel ils ne souffriraient pas de prolonger le dialogue. Mais les moins habiles avaient du mal à s’en dépatouiller :
« Je suis de l’avis de Louis Blanc ! » débitait-il passionnément à un camarade de régiment dans un estaminet. « On n’a pas le droit de sacrifier un morceau de territoire au seul motif de sauver tout le reste. C’est s’acheter le repos pour pas cher. L’Alsace-Lorraine doit rester française parce que les Alsaciens et Lorrains sont bien Français ! Pis que nous-mêmes, forts en gueule qu’ils sont, si c’est pas une accréditation nationale, comment dire ? un brevet de patriotisme…
Parce que Millière y tenait fort, à ce patriotisme qui l’avait enrégimenté, il s’était en quelque sorte trouvé une passion pour la France, la France vaincue, la France humiliée, mais la France debout, ce qui était d’ailleurs dans l’air du temps ˗ le patriotisme ˗, en ce début de mai 1871 où le traité avec l’Allemagne était âprement négocié. Cependant tous ne partageaient pas son engouement nationaliste, notamment dans l’armée dont beaucoup des membres trouvaient peu romantique d’aller se faire encore trucider pour des Français d’entre chiens et loups.
― Fort en gueule de jargon germanique, merci ! question patriotisme, l’Alsacien, y’a des accents plus bath », lui retourna son acolyte de comptoir ! « Est-ce qu’ils ne baragouinent pas allemand au bout du bout ? Chats noirs ne font pas chats blancs, merci ! Pour moi c’est kif-kif les Corses, qu’ils se sentent d’Italie ou de France, ça m’est bien égal pourvu qu’ils ne me demandent pas d’aller mourir pour leurs beaux yeux.
― Mais voilà, voilà comment l’ennemi gagne une guerre ! L’arme de la division, et puis passez muscade, quoi d’autre… ? ˗ je veux dire ˗ …c’est enrageant à la fin, dire tout et n’importe quoi ! Les Alsaciens ne parlent pas allemand, ils parlent alsacien : point ! A-t-on mis une frontière à la Bretagne parce qu’on y parle breton ? Et faut-il aussi rejeter des Catalans en-delà des Pyrénées, parbleu ?! Faut faire distinction, l’ami, la prononciation, c’est affaire de nuances : le brin de muguet se prononce bien comme le brun du cheveu, sauf que c’est pas les mêmes que je sache, la prononciation et le sens, tout pareil que l’allemand et l’alsacien. Et puis encore, nos Mosellans, nos Meurthois, hein… ? et pis ces Vosgiens aussi qu’on nous retire, pardi : ils parlaient fritz sans doute ?
― Tu te tarabustes à n’en plus finir, mais c’est un puits sans fond ton histoire. C’est toujours le perdant qu’a tort, qu’est-ce que tu veux y faire… On peut jacter des heures, que c’est des heures de perdues, point barre ! À un moment, faut accepter, y’a pas à tortiller. Et puis la frontière n’en sera que mieux délimitée, crois-moi : on défend mieux un pays sur des hauteurs que dans un trou. Voilà, la ligne des Vosges, moi ça me convient. Et puis ça fera une frontière plus nette, là, on y verra plus clair !
― Argument de fainéant ! Qu’importe qu’une frontière soit nette ? Tu crois que ces pauvres gens qui sont en train de passer Allemands se résignent à leur sort parce que, sur une carte, la frontière, elle aura plus de style ? Mazette, ce n’est pas sérieux. Tu parles territoire, je parle habitants, âmes, des gens comme toi et moi, des pauvres types, des brimés, des rompus, et puis des mères aussi, puis les mioches, t’y pensent donc aux gosses qui finiront embrigadés dans l’armée du Kaiser ! On parle d’humanité en somme ! Et toi tu parles netteté de frontière ! Strasbourg n’a pas manqué à son devoir, pas plus que Mulhouse... et Metz ; les Alsaciens-Lorrains se sont dévoués pour la France et la France qui leur dit à présent “ je suis brisée, je suis lasse, je te laisse aux Prussiens, tâche de t’en accommoder ”, c’est une honte, une honte qui ne…
― Tu m’ennuies, Millière », le coupa son interlocuteur. « Il s’agit d’un traité de paix, imposé par la force. Ce n’est pas la France qui lâche ses enfants, c’est l’Allemagne qui les lui rafle, nuance…
― Un traité voté par l’Assemblée nationale hier, Gringoire. C’est nos élus qui consentent à nous amputer, ces bons-à-rien, ces ronds-de-cuir, qu’il faudrait pas qu’un petit démembrement leur perturbe la digestion ˗ il n’était pas très républicain, le patriote Millière, ça aussi c’était dans l’air. Les traîtres ! c’est eux, ces bourriques de députés, qui consacrent la cession à l’Allemagne. Tout de même, ça ne se fait pas d’obliger la France à se mutiler toute seule ! C’est une question d’honneur, Gringoire, et l’honneur, ça ne se marchande pas, nom d’une pipe ! C’est un monde ! Perdre un bout de territoire, c’est assez, mais une population qui…
― Et puis quoi, on reprend les flingots… ? Merci !
― Reprendre le combat, oui ! Que faire d’autre… ? Il faut bien…
― Attends, attends ! Pour reprendre le combat, Millière, faut-il y avoir déjà participé. T’y étais toi, en 70, contre les Fritz ?
― Comment veux-tu ? J’aurai bien voulu, mais voilà, à peine engagé, c’est y pas que la guerre s’est mise en pause. Qu’y puis-je… ?! ».
C’était comme ça : la volubilité d’un Millière le conduisait généralement dans ce genre d’impasse qui, si son interlocuteur était assez malin en l’exploitant, pouvait très vite le conduire à cesser de lui-même la conversation.
Hyacinthe Millière, donc : militaire en herbe, entré dans le génie avec le grade d’aspirant, parce que l’armée, essorée par la guerre, ne pouvait pas faire la fine bouche pour recomposer ses corps d’officiers ; ça n’était pas trop illégitime comme grade parce qu’il avait fréquenté près de trois ans le Conservatoire national des Arts et Métiers, d’où il serait sorti ingénieur sans cette guerre. Ce qui l’était moins, de légitime, c’est qu’il intégrait illico la Commission mixte de délimitation de la nouvelle frontière franco-allemande sans autre forme d’expérience.
Ce qui lui valait de si émérites promotions ? La bonasserie d’un ange tutélaire, ou plutôt d’un parrain, le ci-devant lieutenant-colonel du génie Aimé Laussedat, un cador dans sa branche : géodésien, géomètre, topographe, arpenteur et cartographe, on peut le considérer comme l’inventeur de la photogrammétrie, excusez du peu. Laussedat entretenait avec le père de Millière une amitié de plus de trente ans, ça venait comme souvent du lycée, une paille ! C’était au temps d’une Monarchie de Juillet, à Moulins, département de l’Allier. Que Laussedat fut parti construire une brillante carrière de scientifique et d’enseignant à Paris ne l’avait pas empêché de garder avec le sédentaire Gaston Millière un lien puissant, que renforçait sans doute son éloignement au pays natal : il était sa vigie du Bourbonnais, comme il disait plaisamment, celui qui le ramenait à l’authenticité de son terroir, loin des affèteries de la capitale. C’était Laussedat qui avait aiguillé le prodigue filleul dans son sillage, lui faire fréquenter le Conservatoire national des Arts et Métiers de Paris où lui-même occupait la chaire de géométrie appliquée aux arts ; c’était lui à présent qu’il embarquait dans la Commission mixte de délimitation dont il avait reçu la présidence côté français ˗ une nomination fondée, non seulement en raison de sa formation scientifique, mais surtout parce que Laussedat avait déjà participé aux négociations sur la délimitation de la nouvelle frontière à Bruxelles et à Francfort.
Patriote comme Millière (c’était d’ailleurs peut-être lui qui lui avait transmis la fibre…), profondément blessé dans son cœur par le démembrement honteusement imposé du pays par les Prussiens (dont il n’appréciait guère la race), il avait offert sur un plateau aux opposants de l’annexion les arguments pour faire échouer le vote de ratification du traité de Francfort par l’Assemblée nationale réunie à Versailles… en vain. Ne faisant pas secret de son désenchantement envers les diplomates français qui n’avaient pas su tenir tête au Bismarck, il était bien décidé, lui, à ne rien lâcher sur le terrain. Il emmenait dans ses bagages le petit Millière, non pas tant pour ses talents de géomètre-arpenteur dont il pouvait se passer ; mais il sentait que l’expérience serait profitable au “ jeunot ”. Il fallait bien lui susciter une vocation : tracer des frontières en était une, pas moins noble qu’une autre, à vrai dire…. Certes, il avait ce foutu défaut de la parlote, le gamin ; mais Laussedat saurait lui faire cesser la conversation, il avait ce genre de formule dans la manche : « Vois-tu, mon garçon, il n’est sans doute pas nécessaire de mener plus avant notre discussion, sans quoi les Alsaciens pourraient montrer de l’impatience à être complètement Allemands ! ».
― Tu vas apprendre à délimiter une frontière, mon garçon », expliquait-il doctement. « C’est un art précieux, qui ne se donne pas au premier venu ; tu devras en être digne. Bien sûr, il n’est jamais agréable de tracer une frontière à ses dépens, mais le devoir ne tolère aucune faiblesse, et peut-être, toi, auras-tu le privilège de venger l’affront, qui sait ? la chance de reporter à nouveau la frontière sur le Rhin ou au-delà. Et puis, il y a tant de continents encore à délimiter, tous ces blancs sur les cartes qui devront bien un jour être partagés ; ce n’est certes pas le travail qui va manquer. Mesure l’enjeu de la tâche : juste par ton trait sur le papier, tu pourras donner de nouvelles terres à la France ! Telle est la clé de toute puissance étatique, sache-le ; non pas les territoires en tant que tels, mais les peuples qui y résident… et les contributions qu’ils y payent. Vois-tu, finalement, une frontière délimite moins un territoire qu’un gros magot à soustraire à la convoitise du voisin ! Voilà ce qui les fait bisquer les politiques, là-haut : non pas de perdre l’Alsace-Moselle en tant que terre, mais les flots d’impôts qui vont désormais en couler jusqu’à Berlin. Des millions et des millions, tu ne peux même pas t’en rendre compte !
― Oui mais tout de même, colonel ! Il n’y a pas que l’argent qui compte. Pour moi, l’affaire aurait été plus simple : je gardais les Alsaciens-Lorrains et je cédais leurs impôts aux Allemands. L’amour de la patrie n’est pas un amour vénal et…
― Vois-tu, Hyacinthe, l’interrompit le patron, il n’est sans doute pas nécessaire de mener plus avant notre discussion, sans quoi les Alsaciens pourraient montrer de l’impatience à être complètement Allemands ! ».
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En avant donc pour les marches de l’Est ! En février 1871, les Allemands avaient présenté au vaincu deux exemplaires d’une carte avec la frontière de leurs vœux délimitée par un trait vert : à gauche de la ligne, les habitants resteraient Français, à droite, ils basculeraient Allemands ; un trait vert sur une carte, ça ne tient pas à grand-chose l’appartenance à une nation.
Quoique les négociateurs français s’en fussent vantés, ils n’avaient nullement réussi à faire modifier le tracé de la ligne verte, qui fut opéré à Berlin en septembre 1870 par la division géographique et statistique de l’état-major général, soit quatre mois avant la fin des hostilités : prévoyance de Prussien. Le tracé ne bougea qu’avec l’insistance d’un Thiers pour garder l’arrondissement de Belfort, moins en raison de l’héroïsme de son siège pendant la guerre (cent trois jours) que de sa situation stratégique sur la Trouée du même nom, la porte de toutes les invasions qu’on pensait ; en échange de quoi, Bismarck exigeait dix-huit communes supplémentaires en Lorraine, des communes minières, riches en fer.
La première réunion de la Commission mixte de délimitation devait se tenir le 26 mai 1871 à Metz. Consciencieusement, Laussedat, son épouse, Millière et le reste de l’équipe y étaient le 25 au soir.
Triste cité en vérité : on eut dit qu’on lui avait mis un bâillon en travers de la gueule. L’animation dont elle était naguère coutumière ne courait plus ni les rues, ni les échoppes, ni les logements dans lesquels les nouveaux assujettis à Berlin s’étaient retranchés, digérant leur infortune dans la claustration. Car Metz la Lorraine avait été cédée avec l’Alsace, comme un pourboire concédé pour arrondir son dû. Et la présence du vainqueur se faisait partout sentir dans l’ombre, le cliquetis des épaulettes, la cadence impériale des bottes sur le pavé, le rassis de la gutturale teutonne. Même les tavernes et les bordels, dont les activités pourtant n’avaient pas à pâtir de l’occupant, continuaient leurs affaires, tout tapage bu.
La pilule de l’occupation était d’autant plus amère à ceux qui, comme Laussedat, comme tous les officiers français du génie, avaient fièrement étrenné leurs uniformes tout neufs de l’École d’application de l’artillerie et du génie… qu’il convenait de déménager d’urgence.
« Si ce n’est pas malheureux tout de même », ne cessait de se lamenter Laussedat en gagnant l’hôtel. En dépit de leur infériorité de grade, les soldats allemands toisaient avec aplomb l’officier supérieur français. On était dans une logique de race, qui veut qu’un peuple est tout entier faible ou tout entier fort, et que les Allemands ayant battu les Français, ils étaient hiérarchiquement tout entiers supérieurs, ce qui leur donnait du cœur au dédain. Cette logique n’augurait rien de bon pour des Messins à qui la race allemande s’imposait : il leur resterait toujours un résidu méprisable de cette souche gauloise qui ne pourrait les faire définitivement Teutons.
« Il faudra que tu écrives à ton père ce que tu vois là, mon garçon », conseillait Laussedat à son protégé. « Que tu lui décrives l’infortunée Metz, la Metz sous la botte allemande… Triste sort… Il faudra que tu lui dises la tristesse, et la résignation de ces pauvres gens à qui la France vient de tourner le dos ! Les Français ne mesurent pas à sa juste mesure le sort malheureux de nos concitoyens à qui nous laissons boire le mauvais bouillon prussien…
― Pour moi », dit le géomètre Maurice Villeneuve qui était originaire du Sud de la France, « ce serait vite vu : je prendrai mes cliques et mes claques, retour direct en France !
― Des cliques et des claques, c’est vite dit, Villeneuve », répondit Laussedat. « Mais quand vous y êtes depuis des générations, sur une terre, dans une ville, il y a des cliques et des claques qui ne se prennent pas par-dessus l’épaule. Ceux qui ont une propriété, ceux qui ont commerce ou industrie, doivent-ils ainsi renoncer à leurs biens pour rester patriotes ? Et puis, l’immobilier n’est pas ce qui provoque les plus douloureuses déchirures : pensez aux êtres chers que vous laissez derrière vous, vos familles, vos amis, et ceux qui ne sont plus, surtout ceux qui ne sont plus : on ne laisse pas aussi facilement les sépultures des êtres chers, seules, en terre étrangère, croyez-moi!».
L’hôtelier accueillit ses hôtes français avec effusion de sentiments. En venant sur ce territoire froidement concédé à l’ennemi, on aurait pu s’attendre à plus mauvaise réception. ― Pour moi, avait dit Villeneuve, ce serait vite vu : les Français, je leur ferai comprendre mon amertume ! L’amertume, bien sûr, était de mise ; mais les Lorrains n’en tenaient pas plus rigueur que cela aux Français. Ils avaient fait ce qu’ils avaient pu. Le sens de l’histoire n’était pas pour eux, pas maintenant ; il fallait faire avec, patienter, l’histoire fait rarement croupir le triomphe dans le même camp.
La délégation allemande de la Commission ne daigna pas montrer son nez avant le 12 juin : qu’a de mieux à faire une race inférieure que d’attendre ? ― Pour moi, la ramenait encore Villeneuve, ce serait vite vu : incident diplomatique, allez hop, ambassadeur renvoyé ! Le lieutenant-colonel Laussedat, déjà peu amène par nature envers le vainqueur, se raidit davantage à supporter ce manque de savoir-vivre diplomatique. Pourtant, il allait bien falloir composer avec l’Allemand, le fréquenter, communiquer avec lui, si on espérait lui arracher quelques concessions. Le président de la commission allemande était le général Hauchecorne, un homme peu diplomate que Laussedat avait déjà rencontré à Bruxelles, descendant de protestants chassés de France par la révocation de l’Édit de Nantes. Les choses n’allaient pas aller de soi… ― Pour moi, ce serait vite vu…
― Assez, Villeneuve ! Quand comprendrez-vous que cette histoire ne se dit pas au singulier !
« Tu écriras à ton père, mon garçon », dit-il à Millière quand Hauchecorne s’en était tourné le dos. « Tu lui écriras combien est lourde la tâche qui nous échoit, à moi particulièrement qui devra composer avec cet hurluberlu. Sais-tu seulement qu’il est géologue, ce militaire-là ? Pourquoi un géologue plutôt qu’un géomètre me diras-tu ? Parbleu ! C’est parce que ce qui intéresse la Prusse, en Lorraine, ça n’est pas sa pelure mais ses entrailles, sais-tu… ?
― Le charbon… ? » répondit benoîtement Millière.
― Malheureux, le charbon, c’est bon pour le Nord ! Ici, ce sont les aciéries qui turbinent, la métallurgie ; Moyeuvre, Hayange, Stiring-Wendel... et j’en passe. L’acier, c’est le fer, pardi ! Ce que veut Hauchecorne, ce que veut Bismarck, ce sont les gisements de fer lorrains pour nourrir leurs propres aciéries. Et leurs appétits de Prussiens sont grands ! Voilà pourquoi ils ne se sont pas contentés de l’Alsace. C’est ça, la sournoiserie allemande : faire main-basse sur nos ressources, tout piller, tout vider, tout se gaver… Voilà la vérité, mon garçon, la vérité qu’il faut écrire à ton père. Et c’est à moi, moi Laussedat, que revient cette lourde charge de résister à la voracité allemande, ah misère ! ».
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Il avait été convenu de commencer les travaux par le haut, frontière du Luxembourg. La méthode consistait à se mettre d’accord sur le tracé de la nouvelle frontière au mètre près, commune par commune, d’y faire planter les piquets et balises que l’on remplacerait ultérieurement par des bornes numérotées, puis de rédiger et signer les procès-verbaux consacrant l’accord de délimitation entre les deux parties. Le gros avait déjà été négocié et rédigé en protocole lors des conférences précédentes, mais on trouverait encore des différents à régler sur le terrain. Exemple : la commune de Crusnes, en Moselle, canton de Villerupt, à une dizaine de kilomètres de la frontière luxembourgeoise, voisine de la commune d’Aumetz, six-cent hectares à la louche, trois-cent-soixante-douze âmes ˗ les Crusnois, les Crusnoises ˗ à qui on avait dit qu’ils n’auraient pas à se mettre à la langue de Goethe, contrairement à leurs voisins d’Aumetz.
« Crusnes me revient », affirmait avec aplomb Hauchecorne (faut-il préciser que la commune regorgeait de minerai de fer, toujours cette affaire de rapacité).
― Permettez, général ! » répondit fermement Laussedat. « Il doit y avoir eu mauvaise interprétation du protocole, car celui-ci dit bien… le protocole, Millière, donnez, vite… reprenons les termes exacts, voulez-vous : La ligne de démarcation… gna gna gna gna gna… grand-duché du Luxembourg… gna gna gna… passe entre Villerupt et Audun-la-Triche, suit les limites occidentales de cette commune et de celle d’Aumetz, atteint l’angle Nord du bois de Beuvilliers…, or il ne fait guère de doute que la limite occidentale de la commune d’Aumetz… voyez la carte, ici même… correspond à la limite orientale de la commune de Crusnes, ce qui fait qu’Aumetz vous revient aussi sûrement que Crusnes me revient ! ˗ ouf, les petits Crusnois continueraient à faire leurs gammes de conjugaison française…
― Vous cherchez à me perdre, Her colonel. C’est de bonne guerre, ach. Mais Jésus ! j’ai les idées claires. La limite occidentale d’Aumetz passe derrière Crusnes ˗ et les Crusnois de se remettre à la déclinaison germanique.
― En voilà un toupet ! Comment voulez-vous que la limite d’une commune passe derrière la limite de la commune voisine. Parbleu, Crusnes n’est pas une enclave d’Aumetz ! C’est une tentative de spoliation des plus déshonnête ! Crusnes est française et le restera, j’en fais une affaire d’honneur ˗ bien pour les Crusnois qui s’en tiendraient à la République.
― Himmel ! colonel, c’est vous qui faites preuve de mauvaise grâce, n’est-ce pas extravagant ? De me prendre Crusnes quand il est à moi ! ˗ somme toute, les Crusnois seraient sujets du Reich…
― Il est convenu que je vous laisse ce que l’on m’a dit de vous laisser prendre. À présent si vous exigez des cessions supplémentaires, que les choses soient claires, vous les prendrez peut-être, mais sans moi.
― Croyez-vous que ce genre de menace puisse influencer mon jugement?
― Le vôtre, de jugement, cela m’est égal. Le mien en tout cas n’en est que plus résolu. Aussi sûr que je me prénomme Aimé, mon amour de la France m’interdit de vous donner Crusnes qui restera française ! ˗ et les Crusnois de retrouver leur droit de vote…
― L’honneur, Her colonel, j’ose espérer que vous ne le trouviez pas dans la fourberie. Puis-je argumenter qu’une commune est un territoire qui s’étend au-delà de la simple bourgade centre, mais que s’y agrègent diverses fermes et hameaux alentour. Crusnes étant un hameau d’Aumetz, Crusnes partagera le sort de sa commune-mère, et Aumetz allemande, je ne vois pas comment vous prétendez ôter Crusnes à l’Allemagne ˗ et les Crusnois de se mettre au mark pour acheter leur brot…
― Mon général », s’offusqua vertement le plénipotentiaire français. «Cela est certes une habile manœuvre ! Mais permettez une objection de taille. Crusnes n’est plus un hameau d’Aumetz depuis plus de cinquante ans, c’est une commune à part entière, ce qui veut dire que les Crusnois ne sont pas Aumessois, par extension qu’ils ne sont pas Allemands ˗ et les Crusnois de repasser à la baguette !
Hauchecorne s’emballa d’un rire aigre : ― L’estoc est aimable, Her colonel. Mais ne touche point ! A-t-on déjà vu un hameau qui subitement prend statut de commune juste avant de devenir allemand… quelle mauvaise grâce, vous en conviendrez. N’insistez pas… Crusnes est allemande et le restera ! ˗ Crusnois derechef Allemands.
― Vous vous méprenez, général, et je vous en apporterai la preuve ! Millière, allez faire chercher incontinent les maires de Crusnes et d’Aumetz, allez, voulez-vous, ne tardez point mon garçon… ! Et qu’ils portent avec eux le cadastre, qu’on en découse enfin (Laussedat faisait preuve de fébrilité). Dussiez-vous me contredire sur ce point, général, la chose est entendue : je me retire de ce chantier ».
Et les Crusnois de ne plus savoir sur quelle fesse se reposer.
Vint le maire de Crusnes illico. Cadastre sous le bras, il s’empressa de prouver l’existence de son territoire en tant que commune “libre”. Il suait de grosses gouttes. Hauchecorne grommelait dans sa barbe. On attendait le maire d’Aumetz. L’on tâchait d’un camp et de l’autre de se replonger dans ses paperasses. En attendant le maire d’Aumetz. Le maire de Crusnes, lui, n’en pouvait plus de suer. On feignait de calculer des mesures, de s’intéresser à la botanique du terrain ; on mesurait des territoires imaginaires à coup de grandes enjambées. ― Pour moi, ce serait vite vu… On attendait. Laussedat sortait thermomètre et baromètre anéroïde pour faire des observations météorologiques qui l’abstenaient de toute conversation avec son homologue. Le maire de Crusnes dégoulinait, cela manquait de décence, on l’aurait cru sous un soleil d’équateur. On a attendu. On lançait d’une délégation à l’autre des œillades furtives mais lourdes de suspicions. On attendit encore. Le général allemand montra des signes d’impatience. On le calma avec un verre de schnaps. Le maire de Crusnes était trempé. Laussedat ramassa un fossile et l’analysa : ― Vous faites donc de la géologie ? demandait Hauchecorne avec dédain. A quoi Laussedat répondait qu’il n’avait pas attendu que les Allemands la lui enseignassent. L’atmosphère s’électrisait. Arriva alors au loin un homme trapu, un géant, qui s’avançait avec une ostensible lenteur. C’était le maire d’Aumetz, meunier de son état. Quand il fut à portée de voix, les Allemands lui crièrent de presser le pas. Injonction à laquelle le personnage répondit en le ralentissant davantage. L’impatience fut contenue difficilement côté ennemi. Quand le maire parut, on le rabroua vertement de traîner les pieds :
« Ah ça, vous », répondit l’intéressé fermement à Hauchecorne, «croyez-vous que je sois si pressé de devenir Prussien ? ». Laussedat esquissa un généreux sourire patriotique quand le maire vint lui serrer la pogne en disant avec délicatesse : « Excusez-moi, mon colonel, de vous avoir fait attendre, mais je suis bien sûr que vous me comprenez, vous.
Après ce baroud d’honneur, il fallut bien consulter les documents… qui donnaient effectivement Crusnes comme séparée d’Aumetz, soit indépendante, et donc… libre de demeurer française. Hauchecorne continuait d’afficher une moue dubitative. On sentait que, malgré les évidences, il préparait le coup suivant, tordu comme lui.
Trois jours plus tard, le général allemand revenait à la charge : « Mon gouvernement, Her colonel, consent à vous céder Crusnes…
― À la bonne heure !
― …en compensation de quoi nous prendrons le bois d’Avril !
― Le bois d’Avril… ?! » faillit s’étouffer Laussedat.
― Précisément, colonel. En quoi cela est-il si époustouflant ?
― Palsambleu, vous ne manquez pas de toupet, général ! Comment osez-vous exiger une compensation à une cession qui ne vous est pas due ! C’est comme si vous aviez essayé de me voler ma montre, que je vous eusse pris la main dans mon gousset et que vous me demandiez encore un pourboire pour toute excuse : vous conviendrez que ce sont des méthodes pour le moins… comment dire ?... mafieuses !
― Her Colonel, vous seriez avisé de mesurer votre vocabulaire à l’égard de mon gouvernement, car celui-ci pourrait trouver assez susceptible de vos jugements à l’emporte-pièce. Le bois d’Avril étant une dépendance de la forêt domaniale de Moyeuvre et la forêt de Moyeuvre devenant allemande, le bois d’Avril doit devenir allemand ! ».
Le différend se déplaçait donc une vingtaine de kilomètres plus au Sud, dans les bassins sidérurgiques de Briey, Moyeuvre et Hayange, au cœur du fief de la famille Wendel, des capitaines d’industrie qui n’avaient pas trop goûté que les Allemands leur barbotent plus de la moitié de leurs forges. Ils avaient eu la mauvaise idée d’envoyer à Berlin un membre de leur famille, Monsieur de Gargan, plaider leur triste cause, à charge pour lui d’obtenir que Moyeuvre-Grande restât française en échange de quelques bois alentours, par exemple le bois d’Avril, sur une commune contigüe. L’échange paraissant suspicieusement inégal à Bismarck, le chancelier manœuvra si bien le mauvais plaideur que celui-ci ne put laisser fuiter contre lui des informations capitales sur les gisements de fer couvant sous cette forêt, et dont Hauchecorne lui-même ignorait tout de la richesse. L’Allemand voulut donc et l’un et l’autre : Moyeuvre-Grande devenue Grossmoyeuvre, le plénipotentiaire allemand exigeait désormais le bois d’Avril en sus, sous le fallacieux prétexte de compenser Crusnes.
C’était méconnaître Laussedat : ― Croyez bien, général Hauchecorne, que vous n’aurez jamais de mes mains le bois d’Avril, devrais-je remuer ciel et terre jusqu’à Paris. Le procédé est trop malhonnête pour y consentir : encore une fois, on ne demande pas à un homme déjà à terre de recevoir complaisamment encore quelques coups de pieds supplémentaires, histoire de prolonger un peu plus au vainqueur le goût de la victoire. La victoire, vous l’avez, acte : maintenant prime le droit. Vous me prenez pour un vaincu, Monsieur ?! Sachez que je ne suis nullement de cette humeur : et si tel est l’état dans lequel vous comptez me cantonner, mesurez avec quelle résistance je vais contrecarrer vos projets. Parce que le droit est avec moi : il n’y a pas de contrepartie à Crusnes, puisque Crusnes est commune française ».
Nous ferons grâce ici des échanges pour le moins rugueux qui s’ensuivirent entre les deux hommes, aux volées et revers desquels les Bois-d’Avrilais, sans même bouger, ne cessaient de changer de nationalité. Il suffit de savoir que, ayant mis sa démission dans la balance à Paris, Laussedat obtint gain de cause, gardant pour lui Crusnes sans sacrifier le Bois d’Avril. Ce qui n’empêcha pas les Allemands de faire abattre et vendre un millier des plus beaux chênes de la forêt avant de la restituer…
Toutes ces affaires ˗ car ce n’était là qu’un contentieux parmi d’autres ˗ usaient le bon soldat Laussedat (qui venait de fêter cinquante-deux ans), dont le moral avait déjà été lourdement plombé à la vue des paysages dévastés de cette infortunée région. Car cette partie de la Moselle avait payé cher son tribut de défaite. Les rudes combats qui s’y étaient déroulés avaient laissé leurs marques lugubres : fermes en loques, trous d’obus, arbres déchiquetés, tumulus de terre sous lesquels dormaient nos soldats héroïques, et des débris de harnais, de képis, de bidons, de baïonnettes que la terre, repue, nauséeuse, régurgitait mollement. Des villages entiers avaient été rasés ; dans les ruines erraient les silhouettes hébétées de Français qui avaient tout perdu, fils, maison et nationalité… Tout cela n’aidait pas le pauvre Laussedat à reprendre du poil de la bête. Mais la bête ne manquait pas de poils, ce qui était essentiel…
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Curieusement, à la mi-juillet, après un mois de mission compliquée en Moselle, les choses ont pris une tournure moins tragique. Etait-ce l’approche des paysages vosgiens, plus riants (n’en déplaise aux Lorrains), était-ce la chaleur estivale qui réchauffait les cœurs ? Etait-ce la satisfaction malgré tout de ne pas être tout à fait inutiles en ramenant encore quelques poignées de Français dans le giron natal ? C’était surtout lié au départ de Hauchecorne dont l’action, en Moselle, n’avait été légitimée que par la volonté de l’Allemagne de mettre la main sur le plus de gisements miniers possible ; la présence du général-géologue n’avait plus lieu d’être dans les départements qui en étaient dépourvus. Vint un pur produit de l’état-major prussien, le major Rhein qui, tout aussi raide et froid que son prédécesseur, se fit beaucoup moins chicanier.
Laussedat en profitait pour impliquer de plus en plus son jeune protégé. La prévenance dont il faisait preuve à son égard témoignait des hautes ambitions auxquelles il le destinait. Car Laussedat construisait son héros en silence ; confusément, il sentait qu’il préparait à Millière un destin hors norme, qu’il le façonnait de ses mains comme un corps d’argile, lui, le Pygmalion malheureux d’une France amputée ; bon, le garçon n’était pas non plus Galatée, mais il sentait qu’il pourrait porter sa flamme patriotique sur toutes les frontières que cette même France s’apprêtait à se tailler sur cette planète. Il savait que l’heure des grands découpages continentaux ne tarderait plus à sonner : il fallait donner au pays l’homme providentiel qui saurait lui garantir la part la plus estimable. Ce serait lui. Millière, l’élève de Laussedat. Il fallait qu’il apprenne, là, maintenant. Il fallait qu’il fasse sienne cette ténacité diplomatique du rien lâcher. Il n’y avait de petits grappillages territoriaux qui ne méritaient pas de lutter pied à pied. Cet esprit de missionnaire topographique, il devait l’acquérir ici, sur cette frontière honteuse. Pour laver l’affront. Pour venger cette mission. Il fallait qu’il en ait la révélation, là, sur cette terre martyre. Et c’était à lui Laussedat, de la susciter. Il était en quelque sorte le Jean-Baptiste de cette nouvelle sorte de messie dont la France avait besoin pour sa rédemption…, toutes saintes proportions gardées bien sûr, pour ce catholique bon teint. Mais tout de même : il y avait de l’ordre du mystique, dans ce baptême topographique : Laussedat ne voyait plus Millière que comme l’Élu qui taillerait à la France les ressources territoriales nécessaires à sa revanche.
Millière suivait le grand homme docilement. Toujours dans ses pas. Peu doué de nature, le jeune homme n’en était pas sot pour autant : il comprenait les enjeux, décryptait les stratégies, domptait laborieusement le langage juridique lié à la terre et la propriété, se familiarisait avec les outils topographiques, écoutant en se retenant de tout commentaire, sentant intuitivement que cet apprentissage ne lui serait pas vain. Parfois le patron le sollicitait pour quelque tâche subalterne, rarement pour connaître son avis, mais toujours s’assurait-il que son élève intégrait la leçon : ― Tu vois, mon garçon…, l’interpellait-il fréquemment, ― comprends-tu bien, Hyacinthe… ?, etc… sans compter les : ― Tu écriras bien à ton père…
La délimitation allait son cours cahin-caha, suivant le tracé vert sur la carte, il n’y avait pas tellement à redire… Cela tenait presque de la monotonie. Quand un jour, Laussedat rentra euphorique dans son auberge des Trois Chats de Lunéville, département de la Meurthe, à laquelle faisait face, de l’autre côté de la rue, l’enseigne de la maison close des Trois Chattes :
« Aubergiste ! » lança-t-il à la cantonade en rentrant, une manière qu’on ne lui connaissait pas. « Avez-vous du champagne dans votre foutue cave ?
― Du champagne ? colonel, pardi, j’en avais, sauf que les Prussiens sont passés devant vous : ils m’ont tout sifflé, ces cochons !
― La poisse de ces Teutons ! Partout d’où qu’on se tourne, ils ont fait du tort. C’est à en perdre sa foi en la diplomatie !
― La diplomatie, mon colonel, ça fait un bout d’temps qu’ici, on sait de quoi elle en r’tourne. Et puis… du champagne, mon colonel… En voilà une idée ? C’est y don’ qu’vous trouviez encore quelque chose à fêter, de c’foutu temps ?!
― Et comment, mon ami ! J’ai fait reculer l’ennemi : ni plus ni moins. Pas vrai mon p’tit Millière.
― Ah ça, Monsieur Treillard, faut reconnaître, l’ennemi a reculé ; pour le coup, on lui a joué un fameux tour, c’est à peine si…
― Fameux tour, c’est bien le moins ! » reprit la main l’officier supérieur. « Avec cette race-là, il faut se battre pied à pied, ça ne veut rien lâcher. Mais ce serait mésestimer Aimé Laussedat. Ce n’est pas pour rien si c’est lui que l’État français a envoyé prendre en main cette Commission de délimitation de la frontière. Parce que pour moi, la guerre n’est pas finie, pas finie ! je continue à me battre avec mes armes, parbleu, vaille que vaille, et je viens de gagner une bataille qui n’est pas imméritée. Vive la France !
― Vive la France ! » répondit par reflexe l’aubergiste. « Mais de quelle bataille parlez-vous donc, colonel ? C’est à n’y rien comprendre…
― Je vous explique. Connaissez-vous Avricourt ?
― Pardi, c’est le pays de ma moitié, Sidonie, c’est vous dire…
Une bourgade à une quarantaine de kilomètres de là, à l’Est, qui venait de passer allemande.
― Y connaissez-vous une voie de chemin de fer… ?
― Pardi… la ligne Paris-Strasbourg.
― Certes. Mais il y en a une autre qui s’y relie, celle appartenant à la compagnie du chemin-de-fer d’Avricourt à Blâmont et à Cirey…
― Qu’on appelle par chez nous l’ABC !
― Affirmatif. Eh bien figurez-vous que la ligne qui est en territoire français finissait sa course en territoire allemand. La belle affaire ! Puisque la gare d’embranchement se trouve être au bourg d’Avricourt. Nous sommes d’accord ?
― D’accord !
― Sauf qu’une gare allemande qui desserre des communes françaises…» voulait participer Millière, « vous comprenez Monsieur Treillard l’imbroglio et toute la tracasserie que…
― On peut perdre une guerre », reprenait la main illico l’officier supérieur, « et ne pas perdre complètement la boule ˗ permettez l’expression. Considérez-vous l’affaire, Treillard ! Pour dix-huit kilomètres de voies-ferrées, cela faisait ni plus ni moins deux passages de douane aux voyageurs, un pour entrer en territoire allemand, l’autre pour en sortir moins de quatre kilomètres plus loin. Une aberration.
― Une sacrée aberration même ! » abonda fièrement Millière.
― Une aberration teutonne : sans queue ni tête. Pour finir sa course à Avricourt, le chemin-de-fer traverse la commune d’Igney, cent quatre-vingt-onze âmes, six-cent soixante hectares, que la ligne verte donnait allemande, puisque tenant de l’arrondissement de Sarrebourg, vous y êtes toujours Treillard ?
― Sans doute, je le suis…
― “Alors quoi ?” dis-je au major Rhein. “Pour une seule malheureuse commune, bien pauvrette de surcroit, vous nous coupez une ligne de chemin-de-fer qu’on ne peut tout de même pas censément déplacer. Tandis que si vous me laissez cette malheureuse commune, qui ne présente aucun intérêt stratégique ˗ gardant bien pour moi, intérieurement, que des collines que dominent Igney, on domine toute la région à des dix kilomètres sur tous les azimuts, permettez, question stratégie, ça n’est pas si insignifiant, mais bouche cousue…˗ bref, que je lui dis, le plus simple serait donc qu’Igney restât française. ― Et cela ne donnera pas plus français l’embranchement de la gare d’Avricourt… répondit Rhein. Vous ne comptez pas tout de même que je vous cède Avricourt ! ― Pas tout Avricourt, major, je ne me permettrais pas. Seulement ce qu’il faut d’Avricourt pour que toute la voie reste française ; voyez major : si l’on retient la frontière au niveau de la ligne ABC puis de la ligne Paris-Strasbourg, ça nous donne un petit quart Sud-Ouest à détacher de la commune d’Avricourt, ça ne mange pas de pain, ça nous fait pas même du deux-cent hectares, une centaine d’habitants à la louche, vous comprenez bien major…”, patati patata, trois jours consécutifs que je suis revenu à la charge. Ah, non mais, on ne dira pas que Laussedat est un gagne-petit, par Dieu !
― Et puis donc… ? » demandait l’aubergiste, impatient du dénouement.
― Parbleu, Treillard, Rhein a finalement obtenu un accord de principe de son gouvernement, qu’il faudra certes ratifier ultérieurement par une convention additionnelle, mais cela sera acquis, je ne me fais aucun doute là-dessus.
― Un petit quart Sud-Ouest d’Avricourt, c’est y du côté de la Ceresite…?
― Parfaitement, Treillard.
― Ce qui fait que vous me rendez mes beaux-parents qui s’étaient trouvés Allemands pour moins de trois-cent mètres de la frontière…
― Permettez, beau-fils, si ce n’est pas une victoire…
― Ma foi », répondit l’aubergiste dubitatif, « je ne sais pas si c’est une victoire pour moi, colonel, voyez, une petite frontière entre mes beaux-parents et moi, ça n’était pas sans me fâcher, mais bon, si c’est pour la France hein… ?! faut-il être patriote tout de même. Et puis ma Sidonie, pardi, cela lui retournera sans doute de la joie au cœur... Félicitations, colonel : vous l’auriez bien mérité, votre champagne. Pour tout vous dire, j’ai réussi à en soustraire une bouteille à la soif des barbares ! Je m’étais dit que je la ferai péter le jour de la revanche. Puis, vu que ça peut tirer en longueur, c’tte affaire, je m’suis dit que ma bouteille ne tiendrait pas la durée pour y voir. Et p’t être que moi itou! Alors autant se la siffler pour l’occasion. Qu’est-ce vous en dites, colonel, c’est moi qu’arrose !
― Pensez donc, Treillard, l’État français me doit bien cela tout de même! Vous la mettrez sur ma note de frais, et au prix fort encore. Pardi ! Qu’on ne vienne pas me chercher poux pour quelques bulles, avec tout ce que je déploie comme énergie pour sauver quelques administrés ! Rendez-vous compte, aubergiste ! Hier, les habitants d’Igney étaient Prussiens, aujourd’hui ils redeviennent Français ! C’est une chose, non ?! Allons, mon vieux, faites-moi sabrer ce goulot-là. Pour la France !
― Pour la France ! » répondirent en cœur Millière et l’aubergiste.
― Monsieur Treillard », dit Millière qui n’aimait pas que des anges passent, « il faut que je vous dise la mine déconfite du major Rhein quand le colonel…
― Hyacinthe », le coupa Laussedat. « Va donc chercher Madame Laussedat dans sa chambre, qu’elle vienne trinquer avec nous, veux-tu bien mon garçon… ?! ».
Ah ça, pour euphorique, il était euphorique quelque chose, notre officier. Pour tout dire, si Madame Laussedat n’avait pas été là, il n’aurait pas craché de traverser la rue pour continuer à fêter sa victoire du côté des Trois Chattes…
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L’histoire de l’humanité ne se résume sans doute pas à des tracés de frontières mais, à en juger par leurs tours et détours sur le terrain, cette activité l’a toutefois obsédée sur la longueur. C’est rien de le dire : ça tient de la possession, cette obsession de tracer des lignes sur le sol. Ça n’a pas de limite pour tout dire ; ou plutôt, ça n’en fait que trop. Surtout à un siècle où on n’en finit pas d’en trouver de nouvelles, de terres à limiter !
Ce que c’est de tracer une frontière, tout de même, ça ne mange pas de pain ! Une ligne au sol, deux-trois piquets à transformer en bornes, et puis voilà une étable qui change de pays, des vaches qui changent de nationalité. Bien sûr, quand on est ˗ comme les civilisations supérieures ˗ féru de procédurite aiguë, cela peut toujours se donner des tournures cabalistiques ; cependant la technique ne relève d’aucune magie. En somme, il s’agit juste de délimiter l’étranger de soi : les États font ça rationnellement, mais chacun s’y emploie intimement au quotidien, ce sont des frontières mentales délimitant notre état propre, des états d’esprits, des états d’âmes, des états émotionnels, de tous ces territoires de vie qui nous distinguent d’autrui, qui forgent notre identité. En rentrant au domicile conjugal, ne franchit-on pas la frontière entre sphère publique et sphère privée ? ˗ présentez vos passeports monogames svp ; la porte d’entrée d’un bordel faisait frontière entre sexualité des trente-six du mois et sexualité du grand soir… territoires dont beaucoup revendiquait la double nationalité… Du moins, tel que Laussedat se faisait idée du monde. Pour lui, ça servait à ça, une frontière : matérialiser l’interface des rapports avec son voisinage. Les Allemands en savaient quelque chose, qu’un de leurs plus éminents géographes définissait de la sorte : “Faire la guerre, c’est promener sa frontière sur le territoire d’autrui”.
En août, on promenait sa frontière sur les Vosges. L’affaire aurait pu être rondement menée si l’on s’était borné à faire la démarcation sur la ligne de faîte : tout ce qui descendait à l’Est pour l’Allemagne, tout ce qui descendait à l’Ouest pour la France ; mais non ! Les Allemands encore ont fait des chicaneries : sur la carte, leur ligne verte plongeait sur le versant français et venait encore nous chiper deux villages sous la montagne du Donon, communes vosgiennes de surcroit ˗ Raon-lès-Leau et Raon-la-Plaine ! Ça manquait de civilité tout de même, une telle embardée de frontière ; cette politesse de Teutons était une aberration stratégique : on ne pouvait pas abandonner à l’ennemi le sommet et la plateforme du Donon qui contrôlait ni plus ni moins la route de la vallée de la Plaine, et au-delà celle de la Meurthe: un boulevard pour une invasion. On avait fait rétorquer à Laussedat que Bismarck avait besoin de contrôler ces villages car par là passait la seule route qui reliait les deux chefs-lieux de cantons voisins nouvellement annexés, Schirmeck en Alsace et Lorquin en pays de Sarre. Il fallait encore livrer bataille pour contrecarrer les prétentions prussiennes, cela devenait lassant…
On chercha une contre-argumentation : au Conseil général de la Meurthe, à l’administration des eaux-et-forêts, dans les mairies des vallées voisines… On dégota une route qui put se substituer à la route de Bismarck, une route ouverte à flanc de coteau de la vallée du Saint-Quirin ou Sarre Rouge dont il ne restait qu’un peu plus d’un kilomètre à réaliser sur les vingt qui la reliaient au Donon, d’où on pouvait facilement la raccorder à la route de Schirmeck.
« Voilà, mon garçon, voilà du travail comme il faut ! Comme tu me réjouis enfin ! Vois-tu qu’avec ces recherches de terrain nous faisons l’un et l’autre fondre les ambitions indues de ces foutus Prussiens ! De moins persévérants que nous auraient déjà acté les annexions des Raon. Mais, nom d’une pipe ! les Raon resteront français ou je ne m’appelle plus Laussedat !
― Colonel : combien je ressens de la fierté à travailler à vos côtés, votre énergique obstination, votre détermination, je sens que ce métier est pour moi et je…
― Vois-tu, Millière », l’interrompit le patron, « il n’est sans doute pas nécessaire de mener plus avant notre discussion, sans quoi les Raonnais pourraient montrer de l’impatience à redevenir complètement Français ! Prends donc la plume : et informe le Ministre !
― Qui donc… ?
― Le Ministre, pardi ! Qui mieux que lui peut faire rabattre son caquet au Bismarck ? Tout de même, ce n’est pas nous qui pouvons prétendre porter les revendications territoriales. Vois-tu ce que nous sommes, nous, humbles géomètres-cartographes : nous sommes des souffleurs de théâtre. Là, cachés du public, nous soufflons aux politiques qui sont sur scène le rôle qu’ils doivent jouer. Ils auront sans doute les applaudissements ; mais nous aurons, nous, la satisfaction du texte bien dit ! Et ça, parbleu, ça n’a pas de prix : un texte bien dit, c’est comme une frontière bien tracée : la promesse d’une souveraine paix. Vive la France ! ».
Et Millière de passer la nuit à rédiger le mémorandum à destination de Charles de Rémusat, nouveau ministre des affaires étrangères qui remplaçait depuis le début du mois d’août le très mauvais négociateur du traité de Francfort, Jules Favre, dont Laussedat ne s’était pas gêné de crier l’incompétence sur toute la ligne bleue des Vosges, devenue, pour des centaines d’Alsaciens, le point d’orgue de leur fuite. En croisant sur son chemin ces tristes flots de réfugiés fuyant l’annexion allemande, sa détestation de Favre n’avait cessé de croître. Aussi mettait-il beaucoup d’espoir dans le nouveau Ministre pour faire preuve d’une poigne nouvelle qui pût changer le sort des deux Raon, dont les maires à présent se trouvaient dans la situation des plus inconfortables, se devant rendre des comptes à la fois aux administrations française et allemande dont les instructions étaient évidemment contradictoires. Le maire de Raon-lès-Leau, par exemple, avait reçu des ordres simultanés du sous-préfet de Lunéville (France) mais aussi des sous-préfets de Sarrebourg (Lorraine allemande) et de Molsheim (Alsace allemande), et le pauvre homme ne sachant qui entendre fut arrêté le 7 juillet par trois gendarmes allemands et conduit à Sarrebourg pour s’expliquer sur son manque de collaboration ; on lui reprochait notamment de ne pas avoir remis à la poste allemande la clé de la boîte aux lettres communale que la poste française refusait de lui restituer. Bref, c’était à vous passer le goût de la politique !
Il était temps qu’on sorte de cet imbroglio, dont l’issue devait également couronner l’espoir messianique mis en Millière. Celui-ci avait fort bien architecturer son argumentation pour le Ministre au prix d’une nuit blanche. Au petit déjeuner, il en reçut les félicitations d’un Laussedat bien retapé par sa nuit, qui ne fit que peu de retouches au mémo, notamment une conclusion des plus salées dans laquelle il qualifiait de fallacieux et de puérils les motifs de refus du prince de Bismarck sur la rétrocession des deux Raon, et qu’il fallait peut-être lui rappeler ses promesses faites à Francfort de se montrer coulant pour les questions secondaires de délimitation à partir du moment où l’Assemblée nationale ratifiait le traité. Or, l’Assemblée avait ratifié son traité sans sourciller, il était plus que légitime d’exiger la rétrocession de Raon-la-Plaine et de Raon-lès-Leau dans toute l’intégrité de leurs territoires.
Dans l’attente d’une conciliation, l’équipe de Laussedat allait finir de borner la frontière aux alentours de Belfort. La ville ayant été un enjeu âprement discuté à Francfort et Bruxelles, il n’y eu aucune difficulté sur le terrain. Millière y montra une nouvelle assurance, prenant désormais largement l’initiative des vérifications géodésiques et même des rédactions de procès-verbaux. Le colonel Laussedat en était tout ému.
La campagne de délimitation s’achevait fin septembre. Le 1er octobre, Aimé Laussedat regagnait ses pénates bourbonnais dans sa propriété d’Yzeure; et Hyacinthe Millière venait à sa suite s’échouer chez son père, à Moulins, reprendre du poil de la bête. Le 21 du même mois, les deux hommes prenaient connaissance de la convention additionnelle au traité de Francfort signée le 12 : on y apprenait la rétrocession du village d’Igney, mais aussi celles de Raon-la-Plaine et Raon-lès-Leau, mais sans les forêts domaniales qui faisaient la richesse de leurs habitants, tous plus ou moins bûcherons, plus ou moins exploitants de scieries. Cette imposture confirmait à Laussedat que la route de Schirmeck à Lorquin n’était qu’un leurre et que l’annexion du Donon n’avait jamais été dictée que par des motivations purement vénales.
« Vois-tu, mon garçon », tâchait de conclure Laussedat, « nous avons soufflé notre texte selon la meilleure partition qu’il eut été possible de donner en de telles circonstances ; quelle déception de n’avoir pas eu sur scène d’acteurs politiques à la hauteur du rôle ! Nous avons dignement fait notre travail : qu’ils en récoltent applaudissements ou huées, cela ne changera plus rien : la pièce est jouée, le rideau tiré, il n’y a pas d’autre représentation de ce côté-ci. Mais ce ne sont pas les nouvelles scènes qui manqueront de s’offrir à notre salut. Ce sera à toi de souffler alors…
― Colonel, je partage votre amertume, mais je suis heureux d’avoir participé à votre entreprise ; n’avez-vous pas tout de même ramené au sein de la patrie quelques âmes vendues… ? La France est heureuse d’avoir trouvé en vous l’homme providentiel ; et c’est avec fierté que j’ai servi sous votre patronage. J’espère n’avoir pas trop démérité votre confiance. Il me semble avoir grandi, au cours de ces derniers mois, au point d’être devenu un autre et…
― Vois-tu, Millière », l’interrompit le patron, « il n’est sans doute pas nécessaire de mener plus avant notre discussion, sans quoi les Africains pourraient montrer de l’impatience à devenir complètement Français ! ».
Hyacinthe Millière était baptisé ; devant lui, le ministère l’appelait…