
Le village de liberté
L'implantation des Français dans l'estuaire du Gabon avait été légitimé par la lutte contre les traites négrières persistantes. Des vaisseaux français furent donc engagés à pourchasser et à arraisonner des bateaux négriers. La plus célèbre des captures fut celle du trois-mâts brésilien l'Elizia le 20 mai 1846 par l'Australie, une corvette à vapeur française. 261 esclaves vili, hommes, femmes et enfants, en furent extraits et libérés : ce sera pour eux (ou plutôt les survivants) que sera fondé un "village de liberté" qui donnera le nom à Libreville...
« J’ai visité l’Elizia en détail [...] ; c’est dans cet espace de 12 mètres de long sur 7,5 mètres de large et 1 mètre de haut qu’étaient arrimés 200 hommes : seul un panneau, obstrué par la chaloupe donnait passage à l’air. Les femmes séparées des hommes par une cloison ont un espace proportionné sur l’arrière et ne reçoivent l’air que par un panneau de 1 mètre 60 centimètres… » décrit le rapport d'un officier ayant intercepté de négrier.
Libres, les ex-esclaves ont le choix : retourner sur le sol où ils ont été capturés ou gagner une localité où ils seront sûrs... Les rescapés sont d'abord dirigés vers l'île de Gorée au Sénégal pour y être soignés. 6 d'entre eux moururent durant le trajet. Une épidémie les accueillit à Gorée : 18 y succombèrent en juillet, 32 en septembre, 22 en octobre, et encore 19 autres, soit près de 100 ! La plupart des survivants trouvèrent des emplois dans les ateliers et hôpitaux de la colonie. Finalement, seuls 52 esclaves libérés (27 hommes, 23 femmes et 2 enfants) sur les 261 trouvés sur l’Elizia gagnèrent le Gabon où ils fondèrent le « village de liberté ».



Ci-dessus : État nominal des rescapés de l’Elizia transférés au Gabon
Ci-dessous : les mariages du 6 octobre 1849
Tableaux tirés, de La Fondation de Libreville, Fidèle Allogho-Nkoghe

Les Librevillois(es)
Chaque nouveau Librevillois possédait sa case de 4 mètres sur 4, son jardin et une parcelle à défricher pour cultiver manioc, ignames et arachides.
On procéda à l'élection d'un maire (qui bénéficiait d'une case plus grande) : 12 candidats se présentèrent. C'est un dénommé Mountier qui gagna le scrutin : il bénéficia d'un chapeau orné d'un galon, un ceinturon et un sabre. Son adjoint, Pilate, reçut une canne, un bonnet de police et un sabre. De quoi attiser les jalousie. Deux semaines après l'élection, un certain Moncoussou, refusant l'autorité du nouveau maire, vint le menacer d'un fusil : on dût le déporter à Gorée.
Considérant que, pour que les bonnes mœurs soient respectées, il était indigne de laisser Librevillois et Librevilloises célibataires, on décida de les marier religieusement tous ensemble le 6 octobre 1849 à 8H.
Une palissade entourait tout le village, ouverte en portes, que le maire s'assurait de fermer le soir. Des factionnaires veillaient de jour comme de nuit, pour assurer la sécurité des villageois... et éviter toute désertion.
La volonté de l'administration coloniale de marquer spatialement (tracé géométrique, nom de rue...) et socio politiquement (mariage, élection d'un maire...) l'espace à l'Occidental finit par en rebuter plus d'un. Il y eu des décès, des chamailleries, des désertions ; du moins, le village ne fit pas de nouvelles émules... Si bien qu'assez rapidement, la démographie du village végéta.
Malgré tout, dans l'imaginaire nationale, Libreville devint le pendant anglais de Freetown au Sierra Leone ; à ceci près que Freetown fut créée pour accueillir 96 000 Africains soustraits à l'esclavage entre 1808 et 1860. Le village de Libreville peut donc être considéré comme une riposte un peu molle à l'exemple anglais...

Le "village de liberté" fut implanté à un emplacement du plateau. Le village, ceint d'une palissade à huit portes, comprenait 48 cases de type africain de 60 francs chacune. L'installation eu lieue le 17 octobre 1849. Le 22 mars 1850, le capitaine du génie Parent décrit ainsi les village :
« Adossée à la forêt équatoriale, face aux vents vivifiants
de l’océan atlantique, Libreville présente déjà un ensemble
coquet de jolies maisons en rotin, de 4 mètres de côté, précisément 52, dont 2 de standing supérieur, 6 cases d’utilité publique dont l’une fait fonction de cuisine commune, deux de lieu d’aisance, et les 3 autres de magasin, et 4 hangars destinés aux bœufs, aux moutons, aux cabris. Une agglomération de 62 unités de dimensions inégales, mais
géométriques, quadrillée par des rues portant pieux et planchettes nominatives, certaines de ces rues sont remblayées et nivelées comme la rue de France, la rue principale, traversée par de larges avenues et son prolongement extérieur,
l’« avenue de la porte de Libreville », aérée par 3 grandes
places : la place des Mpoungwés, des Bentenniers, de la liberté.
Et, comme dans toutes les communes de France,
horloge suspendue, et perché sur son met, flottant au vent un
papillon à la place de la liberté devant le terrain de la mairie… La propreté est de rigueur, assurée par une corvée
dominicale, de 6 à 7 heures, à laquelle les personnes des
deux sexes participent. Les artères sont embellies et ombragées [...] Quatre puits en barriques vides maçonnées
approvisionnent la population en eau potable.»

Libreville en 1849

Impossible de trouver le plan du village de liberté, ainsi que des illustrations.
Cela pouvait s'apparenter à ce documents ci-dessus.
« [...] il pensait que son titre de maire devrait l’exempter de bêcher la terre et qu’il s’attendait à être payé et nourri par le gouvernement pour
surveiller ce qui se passerait au village… ».
à propos du maire Mountier
Parent, capitaine de génie,
Rapport sur le village de Libreville et ses
habitants fait à bord de l’Achéron,
21 avril 1850
