
Une mission à Linzolo
Après avoir été récupérés in extremis par l'ami belge Lequime, Millière et Kieffer ont remonté en pirogues le cours du Congo, pour rejoindre Linzolo, village lari sur le chemin du Stanley Pool. Ils y apprennent que le Père Augouard, le champion de l'évangélisation du Congo, s'y est trouvé très bien et y a jeté son dévolu pour y fonder une mission. En réalité, le roman joue avec la chronologie, car c'est trois mois après le passage de Millière que ledit père y trouvera refuge après s'être fait refoulé du Pool par le laptot Malamine. La mission Saint-Joseph de Linzolo sera l'une des plus importante du Congo.

Itinéraire de Zilengoma à Brazzaville
Auteur : Charles ROUVIER (1848-1912), en mission dans le Congo en 1885-1886
1885
Ce croquis d'itinéraire entre Manyanga et le Stanley Pool a été dressé sur place ; il fait partie du fond Lannoy de Bissy, car le cartographe français l'a utilisé pour réaliser sa carte de l'Afrique.
Les berges du Congo étant à ce niveau abruptes, les villages sont donc échelonnés sur les rebords du plateau des Cataractes. Linzolo se trouve à une vingtaine du kilomètres en aval du Pool, sur la route des caravanes, car le fleuve n'étant pas ici navigable sur la longueur, les échanges se faisaient par voie de terre.
Le père Augouard choisit Linzolo pour fonder la première mission catholique sur le Congo, car, n'ayant pas trouvé bon accueil chez les Batéké du Pool, il se replia sur les Balaris que le religieux trouva plus avenants.

Le père Augouard
C'est LA figure missionnaire du Congo : né Prosper Philippe en 1852 à Poitiers, il est ordonné prêtre en 1876 et intègre la Congrégation du Saint-Esprit, chargée de l'évangélisation de l'Afrique.
Il embarque pour la première fois vers le continent noir en décembre 1877, comme secrétaire de Le Berre, deuxième vicaire apostolique du Gabon. Il y fait la connaissance du missionnaire Hyppolite Carrie, père de la mission de Landana et fondateur de celle de Loango. C'est d'ailleurs à partir de Landana que le jeune père Augouard mena plusieurs expéditions à l'intérieur des terres dans le but « de rendre compte de la nature du terrain, des ressources naturelles, et d’étudier surtout les mœurs des indigènes, la possibilité de s’établir chez eux, d’adoucir leur férocité, de déterminer enfin en quels lieux il semblerait opportun de planter la croix » (G.G. Beslier, L'Apôtre du Congo, Monseigneur Augouard, 1926, Gallica, p.118).
Le père est ainsi à l'origine de la fondation de plusieurs missions catholiques dans le Congo, mu par une énergie remarquée chez les autochtones et qui participa à la création de son mythe. Après avoir rencontré de Brazza à Landana qui lui suggéra d'aller planter la croix en pays téké duquel il revenait, Augouard partait à pied en août 1883 pour atteindre le Pool le 17 septembre. Mais il ne put s'y implanter, d'abord en raison de l'hostilité des natifs, mais aussi parce qu'un certain Malamine, laptot de Brazza qui gardait la souveraineté de la France, lui en refusa l'accès, suite à un vilain malentendu dont la fautif était Brazza : "pas de plume de coq, pas d'accès au Pool". C'est ce quiproquo sur le signe de ralliement qui poussa le père à rebrousser chemin et s'installer chez les Ballaris de Linzolo.
Linzolo devint donc par ce choix la principale mission catholique du Congo. Mais c'est à Brazzaville qu'il installera plus tard le siège du vicariat apostolique du Haut-Congo dont il aura la charge et y fera bâtir une cathédrale. De là, il mena encore des expéditions évangélisatrices en amont et jusque dans l'Oubangui grâce à son petit vapeur du nom du pape, le Léon XIII. Sacré archevêque en 1915, il meurt en France de 1921, auréolée du titre d' "évêque des anthropophages".

« La race noire est bien la race de Cham, la race maudite de Dieu. Les noirs païens sont paresseux, gourmands, voleurs et livrés à tous les vices. »
Père Augouard, Lettre aux siens,
cité dans Monseigneur Augouard : un défricheur d'Empire et un apôtre, p.11
Photo tirée de 116 cartes postales du Congo français, don 1907, Gallica
Le SITE DE LA MISSION
« Nous choisissons pour nous installer une jolie colline
baignée par deux petites rivières et entourée de terrains
très fertiles. Le versant qui fait face au grand chemin des
caravanes est presque à pic et contient de magnifiques bois
de construction avec des bambous en grande quantité. Sur
le plateau déboisé qui se dirige à l'Est en pente douce vers
le Congo dont il est éloigné d'environ une demi-heure, il
n'y a point de villages et nos constructions vont s'élever au
milieu d'un massif de 50 à 60 jeunes palmiers de 4 à 6 ans.
De notre colline, nous pouvons voir six à sept villages d'où
l'on nous apporte des vivres en assez grande quantité. Peut-
être est-ce par une permission de la divine Providence que
nous avons été conduits ici, car sous tous les rapports nous serons mieux qu'au bord du Stanley Pool dont nous
ne sommes éloignés que par cinq heures de marche. ».
Père Augouard, cité par Pierre Michelin dans Monseigneur Augouard : un défricheur d'Empire et un apôtre,
Paris, 1943, p.37-38
LeS BALLARI DE LINZOLO
« Le P. Augouard et le frère Savinien restaient seuls, au milieu d’un peuple étrange et tout nouveau. Hommes et femmes étaient peints de la tête au pieds en blanc, en rouge, en jaune ; ils avaient pour tout vêtement une ceinture d’herbes tissées, et pour coiffure leurs cheveux épaissis par un cambouis d’huile et de charbon. Ils admiraient les maisons construites par les missionnaires. Ils venaient offrir les vivres dont ils faisaient eux-mêmes leur nourriture habituelle : des chauves-souris, des rats, des serpents, du manioc, des graines d’arbres ; et ils s’accroupissaient à l’heure des repas autour de ces nouveaux venus, qui se servaient de tant d’instruments pour manger. Mais ils s’irritaient et poussaient de hauts cris dès que ceux-ci approchaient de l’arbre fétiche, élargissaient un sentier, défrichaient les abords de leur case, ou mettaient sur leur tête le chapeau qui empêche la pluie de tomber et les poules de pondre ».
G.G. Beslier, L’apôtre du Congo, Monseigneur Augouard,
1926, pp.107-108
Photo tirée Missionnaires en Afrique française : aventures et récits, 1933 (Gallica, planche 44)

