
Tracer son chemin dans l'inconnu
Millière et Kieffer se lancent dans un paysage inconnu, dont ils mesurent le caractère au fur et à mesure de leur progression à l'œil nu. Pour l'ingénieur cartographe, tout détail dans le paysage a son importance pour se donner des repères. Ces observations sont retranscrites sur papier, sous formes d'annotations et de croquis qui serviront de base au cartographe, plus tard, dans les cabinets de cartographies. Mais ce travail scientifique est appréhendé à l'aune des aléas qu'une telle errance itinérante ne manque jamais de procurer, que ce soit des problèmes purement logistiques (ravitaillement, soins...) ou diplomatiques avec les peuples rencontrés, dont on ne sait jamais à l'avance le degrés d'hospitalité.
Auteur : Joseph CHOLET (1859-1892)
Congo Français. Résidence du Bas-Congo et du Niari. Brazzaville à Loango, Itinéraires, Reconnaissances, Explorations au cours de l'Année 1887. (détail)
Date : 1888
Joseph Cholet, membre de la Mission de l'Ouest africain, est un compagnon de Savorgnan de Brazza, mort au Loango à l'âge de 33 ans. Il participa à de nombreuses prospections cartographiques, ici dans la région du Niari entre Loango et Stanley Pool, plus tard dans la Sangha. Ces travaux de terrains nourriront ceux élaborés dans les cabinets des cartographes, dont celui de Lannoy de Bissy (voir ci-dessous)
Ces annotations topographiques étaient complétées par des notes consignées dans un carnet de voyage. La prose des explorateurs, ça n’était pas Une Saison en enfer, mais pour le quidam manquant d’initiation, cela participait d’un même sabir, à ceci près que ce n’étaient pas des mots pour écrire aux cœurs mais pour écrire aux yeux. En effet, l’exercice du cahier de voyage auquel aucun explorateur digne de ce nom ne se serait soustrait, cet exercice donc n’avait rien d’introspectif : c’était une consignation factuelle, sans fioriture, des relevés quotidiens, latitude, longitude, pression atmosphérique, altitude, température, kilométrage, temps de marche, profondeur… qui donnerait plus tard matière à travail dans le cabinet de cartographie. De sorte que, même en pleine saison en enfer, les notes de Millière gardaient cette petite touche kabbalistique propre au genre littéraire. L'auteur s'est amusé à retranscrire quelques notes de Millière.
« 7/VI/83- Partis au jour après inhumation du laptot Ndikou, lâchement assassiné pendant la nuit. Remontés sur versant occi. Marchés SW 4H. Terrain de brousse puis forêt. Estimation dénivelé à 300m +. Avons atteints une crête que nous suivons ESE en légère ascension. Retranchement sur un mamelon. Hommes harassés. Observé distance de la CC à la place où le soleil vient de se coucher : 51°. Dis. Z en ø = 4° 53’ S. A confirmer demain. ».
« 8/VI/83. Lever à 4H du matin. Avons continué à suivre la crête montante, SE direction sorte de montagne massive. Tout autour, le relief est doux, arrondi, une crête se distingue mal d’une autre. A 10H, notre crête rejoint une autre majeure, courant S-N. La ligne de partage des eaux Niari-Congo. Vers le S, panorama à couper le souffle sur le bassin du Congo qui doit être à moins de 50km quelque part sous l’épaisse forêt ; multitudes de vallées qui se forment et courent vers le Congo. Forêt dense à perte de vue. Je fais planter un haut mât où nous hissons un drapeau tricolore. Prends le temps de mes relevés. La méridienne donne comme latitude 4°54’50’’ Sud ce qui concorde avec le 4°53’ observé par α Centaure – l’hypsomètre me donne 730m au-dessus du niveau de la mer, 410m au-dessus Borne B. Température agréable, 28° ».
« 9/VI/83. Aube fraîche : 14°. Avons enterré un porteur succombé blessures. Cela fait de la rumeur dans les rangs des Loango. Partis 8h ½. Marche facile sur crête, direction ENE ¼ E avec quantités détours (planche topo n°33). Traces d’éléphants. Peu de villages en contrebas, pas plus de 5-10 cases. Affleurements schisto-gréseux observés. Après pause : suivis piste qui contourne par la droite une montagne sur 280°. Derrière, vu sur la gauche une autre vallée tirant ONO vers le Niari – peu de population de visu. A 15H, la crête s’enroule autour d’un petit cirque boisé, changement de cap : SSE. Crête toujours bien délimitée, sans population. Perdons altitude, hypsomètre à 600m au campement. 4°46’ S- 13°33’ E. Grosse journée de marche : 18-19 milles. A la nuit, observé latitude et longitude par les différences de hauteur de la lune et de 2 étoiles : l’observation conforte les données de jour. Espérons passer nuit réparatrice ».
« 10/VI/83. Grève des porteurs Loango au moment de quitter le camp. Ils se plaignent du pays bassoundi ˗ nous leur faisons remarquer que le danger était plus derrière que devant nous à présent… On nous dit qu’on va les faire mourir trop loin de chez eux, etc… Des heures de palabres. Kieffer intransigeant mais Andéol remarquable de diplomatie. Enfin, on assure dix cortades supplémentaires par porteur ; mais ils les exigent sur l’heure. Il a fallu déballer et constituer un vaste marché sur la crête. Les 75 porteurs se servent directement aux étals, un vrai pillage. Après cela, trop tard pour commencer la journée de marche. Kieffer part à la chasse à l’éléphant (devenue sa grande passion). Je profite pour approfondir mes observations et porter les points sur la carte. Relevé suivants les axes N et S, E et O magnétiques, les route de la veille. Tout autour, le relief est fait de mamelons qui se confondent entaillés de nombreuses vallées, surtout côté Niari. La latitude plus précise est 4°46’30’’. Baromètre 1 = 686, 2 = 701, 3 = 708. Partout des traces d’éléphants. C’est un pays de broussailles, arbustes et hautes herbes : les arbres concentrés dans dépressions. Sols argileux avec affleurements de grès. Altitude moyenne depuis 3 jours : entre 750 et 550m. Fièvre le soir et pluie toute la nuit. Foie et rate très douloureux. Pris encore la quinine.».

Richard de Régnauld de Lannoy de Bissy
C'est le prototype du cartographe de cabinet qui, depuis Paris, récoltait une documentation considérable sur l'Afrique des explorateurs, qui lui permit de dresser la première carte complète de l'Afrique au 1 : 2 000 000 (1cm = 20km) en 63 feuilles numérotées, achevée en 1889.
Diplômé de l'Ecole polytechnique, ingénieur des Ponts et Chaussées, il est affecté comme officier du Génie en Algérie pour travailler à la construction de routes ou de villages de colons. Il en revient en 1874 avec l'idée de faire une carte générale de l'Afrique.
« J’ai surtout été frappé de ce manque d’une bonne carte d’étude d’ensemble, en lisant, il y a quelques années le récit des voyages de Livingstone (…) les divers ouvrages qui parurent étaient accompagnés de cartes de détail qui montraient avec clarté les étapes successives du grand voyageur ; mais la carte d’ensemble qui résumait le résultat de tant d’années de pérégrinations était tellement réduite qu’elle ne donnait aucune idée de l’importance des contrées visitées » (Lannoy de Bissy, « Présentation d’une carte de l’Afrique australe et équatoriale », in Bulletin de la Société de géographie, 1881).
Basé par la suite à Paris, il s'attèlera à nouer des relations avec tous ceux qui pourraient lui apporter des informations sur l'Afrique, explorateurs, missionnaires, fonctionnaires, voyageurs... Et c'est de cette collecte abondante (conservée aujourd'hui à la Bibliothèque municipale de Chambéry), il tirera sa fameuse carte de l'Afrique, comprenant la consignation du relief, l'hydrographie, les routes et les voies de chemins de fer, les itinéraires des explorateurs...

La géographie, « science de l'impérialisme par excellence. »
David LIVINGSTON,
dans The Geographical Tradition, 1992,
Auteur : Régnauld de Lannoy de Bissy, Richard de (1844-1906)
Carte de l'Afrique à l'échelle de 1:2 000 000. 39, San Salvador : Afrique (région équatoriale)
1885
Voici la planche 39 de la carte de l'Afrique de Lannoy de Bissy : elle représente la région traversée par Millière, depuis Pbhilippevile (en haut) à Brazzaville (à droite). On y trouve :
-en majuscule, le nom des entités ethniques ;
-en minuscule, les localités indigènes en italique, et les stations européennes en plus gros ; la présence religieuse (église ou mission) est marquée d'une croix ;
-les cours d'eau, en pointillé quand les cours n'ont pas encore été relevé;
-les itinéraires d'explorateurs, comme le Belge de l'AIC Hanssens, avec la date de passage (1883) et le sens de l'itinéraire.
On remarquera les blancs qui restent importants, surtout dans les interfluves, plus tardivement explorés.

Millière et Kieffer traversent le Plateau des Cataractes. Situé de part et d'autre de la frontière les deux Congo, il s'agit de larges ondulations qui succèdent à la Mayombe, d'une altitude moyenne d'environ 500m et dépassant les 700 sur les plus hauts reliefs. Le climat y est donc plus clément que dans les cavées forestières. Au Nord, le plateau domine la vallée du Niari, dans laquelle plongent brutalement les cours d'eau qui y prennent leur source, produisant de nombreuses chutes, d'où son nom. C'est le cas de la Loufoulakari, descendue par ls protagonistes du roman. On nomme aussi ce relief plateau des Badondo, du nom du peuple qui l'habite majoritairement. Les sommets arrondis sont couverts d'une savane arbustive, tandis que les pentes abruptes retrouvent des galeries forestières.
Cette photo satellite du plateau montre la complexité des réseaux hydrographique (en sombre, avec la forêt) et l'imbrication des reliefs. La ligne noire est la frontière, qui parcours la ligne de partage des eaux Niari-Congo.
PORTFOLIO
Photos de PANORAMA DU CONGO, Touring Club de Belgique,




