
Le portage
Le portage a toujours constitué un problème majeur dans l'Afrique équatoriale. Compte tenu des obstacles physiques et le manque de chemins entretenus, mais surtout l'absence d'animaux de trait ou de somme (notamment à cause de la mouche tsé-tsé), le transport des munitions, vivres, objets de troc... repose entièrement sur les épaules ou la tête de porteurs. Or, ceux-là rechignent souvent à la tâche, et les Européens peinent à recruter leurs effectifs. On voit dans le roman les contrariétés diverses et variées que des porteurs plus ou moins contraints font peser sur les caravanes.


Hélas pour les Africains, les Européens ne venaient pas en Afrique légers. Bien au contraire : les expéditions étaient le plus souvent chargées de quantité de matériels, armes et outils, vivres et pharmacies, mobiliers de bivouac, etc... quand ce n'étaient pas des pièces de bateau à vapeur ou, comme sur les photos ci-contre, des ossements de dinosaures découverts par deux paléontologues allemands sur un site au sud de la Tanzanie à quatre jours de marche de la côte.
Les porteurs sont rarement mis en image, à part quand ils sont chargés d'un Blanc dans un tipoï, ou tipoye, la chaise à porteurs (voir portfolio ci-dessous). Rares sont donc les gravures ou les photographies montrant des caravanes de porteurs en mouvement ou à l'arrêt comme sur ces deux clichés.
On voit les hommes marcher pieds nus, peu vêtus, souvent torse nus et en pagne. Seuls ou à plusieurs, ils portent leur charge avec une certaine résignation. A l'arrêt, ils forment une longue colonne, restant debout, immobiles, dans l'attente d'un ordre. Ces deux images rendent compte à la fois de la pénibilité de la tâche, dans un paysage de savane austère et brûlant, et la discipline qui règne dans la caravane, en dépit de toute présence (visible) blanche.
Werner Janensch, Porteurs prêts à partir pour la côte, vers 1900-1910,
épreuve argentique, 11,6 × 16,9 cm, Berlin, Museum für Naturkunde
«Je ne me suis guère amusé avec ses 200 porteurs que nous avions pris de force et qui cherchaient à s’échapper à la moindre occasion. On avait beau fusiller ou prendre ceux qu’on rattrapait, les autres essayaient quand même et quelqu’un réussissait tout le temps. Alors les charges seraient restées en arrière, si je n’avais pas eu la patience d’aller dans les villages voisins, avec quatre ou cinq tirailleurs, pour ramasser les hommes ou les femmes qu’on y trouvait ; on leur plaçait 30 kilos sur la tête, et je continuais la route avec toutes les charges ; parfois le monde abandonnait le village; je mettais le feu à une ou deux cases ; généralement le moyen était bon, tout le monde revenait ; on faisait attacher le chef qui était obligé de donner des esclaves pour enlever les charges ».
La lettre d’un sous-officier de l’expédition Marchand, 27 Août 1897

Le transport de la chaudière du canonnier « Faidherbe »,
1897,
Album Baratier
Archives nationales

Le porteur
Cette Une du Petit journal du 28 mai 1899 montre des porteurs en action de la mission Marchand, cette expédition lourde qui devait amener l'armée française du Loango au Nil, pour contenir la poussée anglaise sur le Soudan. Trois ans de voyage (juillet 1896-mai 1899), près de 6000 km parcourus, et un matériel invraisemblable à trimbaler sur le dos des porteurs : au total, 10 000 porteurs assistèrent l'expédition, d'abord des Loango habitués à cette tâche, puis des populations recrutées au fur et à mesure de la progression, y compris une main d'œuvre servile dans les sultanats de l'Oubangui.
« La désertion, la maladie et la mort sont alors monnaie courant parmi ces hommes qui doivent endurer le paludisme, la faim, les attaques armées et l’épuisement des longues marches avec plus de 30 kg de charge individuelle. Il faut dire que la mission Marchand transporte plusieurs centaines de tonnes de matériel, d’armes et de nourriture (riz, conserves de viandes, plusieurs milliers de litres de vin, de tafia et de cognac…) qui lui permet d’avancer sans dépendre de l’approvisionnement local. Les Français ont également apporté plus de 700 000 mètres de tissus, des centaines de Fez tunisiens, babouches, chapelets coraniques et deux tonnes de perles dites « bayaka » ; autant de monnaie d’échange pour négocier l’avancée de la mission avec les chefs politiques africains ». [Mathieu MARLY, Au coeur de la mission Marchand, Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe]
L'expédition devant finir sur le Nil, Marchand avait voulu emmener un petit vapeur de 15m, le Faidherbe. Le bateau doit être démonté en pièces détachées lorsque la caravane franchit des lignes de partage des eaux, notamment entre les bassins du Congo et du Nil. Les porteurs transportent ici un des éléments, semble-t-il sans trop d'efforts. En réalité, les pièces les plus lourde dépassaient les 1000 kg (pour la chaudière, indémontable), et la coque en acier. Une photo montre toute la difficulté à mouvoir ces pièces dans la brousse : 150 hommes étaient mobilisés pour traîner la baleinière sur des rouleaux disposés sur une piste préalablement ouverte.
On comprend que, dans ces conditions, le portage devint de plus en plus impopulaire, et le volontariat vint à manquer : il fallut alors recruter de force les porteurs. Ces réquisitions poussaient dans la jungle des populations qui voulaient y échapper.

« Les Loango sont nés porteurs, ils sont certainement venus au monde avec une charge sur la tête »
Colonel BARATIER,
Vers le Nil : souvenirs de la mission Marchand, Fayard, 1925
Un explorateur français, agronome de formation, Jean DYBOWSKI, a décrit par le menu le recrutement des porteurs au Loango dans son ouvrage La route du Tchad - du Loango au Chari (Paris, 1893).
« Les Loangos sont depuis fort longtemps accoutumés à ce service. (…) Il y a un nombre prodigieux de porteurs, qui viennent maintenant s’engager soit au poste, (…) soit aux factoreries. (…) ».
« Les Loangos portent leur charge sur la tête ou sur les épaules. Quelle qu’en soit la nature, on la place dans des sortes de longs paniers que les indigènes nomment moutètes et qui sont formés par deux longues feuilles de palmier à huile ».
« Le service de l’administration est fait à l’entreprise et par adjudication ; et au moment de mon passage, le prix auquel la soumission était accordée était de 37 fr. 50 par porteur, chargé de 30kg maxi., pour le voyage d’aller et de retour, et sans augmentation ni diminution de salaire, qu’il soit, à son retour, chargé ou non ».
« Les marchandises que les hommes réclament en paiement sont de nature extrêmement diverses, mais malheureusement, il faut bien l’avouer, celle dont le débit est le plus avantageux, c’est l’alcool ».

Porteurs Loango de la mission Congo-Nil (Marchand)
« Les porteurs sont toujours payés en marchandises. Les factoreries et les entrepreneurs de transport ont un grand intérêt à maintenir ce mode de paiement. L’unité dans ce cas est ce que l’on désigne sous le nom de cortade, et qui a une valeur fictive d’un franc. Les entrepreneurs paient les porteurs à raison de 40 cortades pour le transport de Loango à Brazzaville, alors qu’ils ne reçoivent que 37 fc. 50 ».
« Sauf l’alcool, qui rentre toujours pour une part plus ou moins importante dans le paiement, les Loangos demandent des marchandises très diverses : des étoffes, des couteaux, des glaces, des faïences peintes, etc… Comme prix de grands paiements, on leur passe quelque fois de vieux chapeau haut de forme, de vieux oripeaux de théâtre, et jusque parfois des casques de pompier qui servent à orner la tête des chefs ».
« Les caravanes touchent au moment du départ un tiers du prix total du paiement, plus 5 cortades destinées aux vivres d’aller et de retour. Le reste du paiement leur sera délivré au retour ».




