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Résistances

Pendant leur progression dans les montagnes de la Mayombe, Français et Portugais sont soudainement attaqués par des Noirs. Il est vrai que Da Silva s'était distingué auparavant en massacrant un village récalcitrant. Nous apprendrons que ces Noirs sont des Bassoundis. Cet épisode du roman veut montrer que, contrairement à l'imagerie populaire selon laquelle l'Européen a apporté pacifiquement la civilisation aux "grands enfants" africains, il y a eu des résistances à la pénétration européenne, notamment en pays bassoundi. 

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      Les Bassoundi sont une composante du peuple Kongo, établis entre Mayombe et Congo, autour notamment de l'actuelle région de Bouenza. Ce n'est plus la grande forêt dense, mais plutôt un territoire de savane avec de grandes herbes et un relief mamelonné. 

 

      Les Bassoundi contrôlaient la route des caravanes entre l'Atlantique et le Pool, et ils n'entendaient pas se laisser déposséder de leurs droits par les Européens. Ils s'étaient pliés de mauvaise grâce aux exigences du colonisateur, mais leur hostilité à son égard ne cessa de croître. Les Bassoundi se montrèrent hostiles aux recrutements plus ou moins forcés de porteurs pour les expéditions des Blancs, dénoncèrent les violences que la colonisation impliquaient, notamment par la destructuration des sociétés traditionnelles, et se rendirent compte de la duperie des traités coloniaux qui, sous couvert de garantie des droits des chefferies, constituaient des annexions pure et simple.  

Portrait reconstitué de Mabiala ma Nganga par Steve Ndoumbe et Hassim Tall Boukambou,

publié dans Libération,

06-09/2020

Hassim Tall Boukambou est un réalisateur et documentariste congolais, auteur notamment de Révolutionnaires : la génèse 1880-1959, qui raconte les résistance congolaises à la colonisation.

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Mabiala ma NganGa

      C'est l'une des grandes figures de la résistance à la colonisation au Congo, érigé par certains en héros national. Né vers 1850, ce nganga (féticheur-guérisseur) sundi devint le leader de la lutte contre les injustices provoquées par la colonisation. A la tête d'une riche contrée agricole et minière, il exerçait une grande autorité sur les chefs de villages sur la route des caravanes entre le Loango et le Congo, contrôlant le commerce qui y transitait.

 

      Pour résister à la pénétration française, ou par simple esprit de piraterie, il mène contre les caravanes des razzias nombreuses, avant qu'un de ses raids tourne mal avec l'assassinat d'un agent français, Mourier Laval (1892). Pour les Français, le "brigand" sundi devient l'empêcheur de faire de commerce en rond, l'homme à abattre. 

      Mais Mabiala parvient à fuir et à se cacher, mettant en échec l'administration coloniale à ses trousses, ce qui ne fit qu'accroitre son prestige. Pendant quatre ans, il garde le contrôle du territoire, rendant le trafic Loango-Congo quasiment impossible, en tout cas périlleux. Entre 1895 et 1896, des raids et des pillages sont entrepris sur les colonnes, semant la panique chez les porteurs. 

      L'homme et sa rébellion deviennent célèbres dans toute la région, son épopée devenait légendaire de son vivant, jusqu'à ce que la grande expédition Marchand mette pied au Loango  en juillet 1896. Le commandant français mit à profit ses grandes ressources militaires pour mettre un terme à la rébellion : les forces coloniales opérèrent violemment en brulant des villages, assassinant ou prenant en otage.

      Le 20 octobre, on révèle à Marchand la cache de Mabiala dans la grotte de Mbiedi. Assiégé par 20 tirailleurs, le chef sundi refuse de se rendre. Au cours de la nuit, les Français dynamitèrent l'entrée de la grotte, faisant périr Mabiala, sa famille et ses proche. C'était le 23 octobre 1896. Sa tête tranchée fut exhibé le long de la route des caravanes. La répression sur le pays sundi jusqu'à la fin décembre 1896.

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« Il s'agit de montrer à tous ces gens-là que c'en est fini de rire  »

 

Commandant MARCHAND,

lettre du 23 juillet 1896

 Région des cours supérieurs de l'Ogôoué, de l'Alima et de la Licona reconnue par M.M.P. Savorgnan de Brazza et N. Ballay, 1876-1878

gravé et imprimé chez Erhard, 1879

         L'histoire coloniale nie la plupart du temps les résistances africaines à la pénétration européenne. Or, l'exemple de Mabiala ma Nganga n'est pas unique. Il y eu plusieurs manifestations de résistances dans différentes régions équatoriales. Les trois paramètres qui expliquent ces résistances sont :

      -les violences coloniales : recrutement forcé, déplacement de population,  répression...

      -le rejet des coutumes traditionnelles (attachement au culte des ancêtres, fétiches, sorcelleries, danses rituelles...) au profit des "valeurs" européennes ;

      -le démantèlement des structures politiques et sociales des Etats africains, qui dépossédaient les chefs de leur autorité et déstructurait l'ordre social. 

      La toute première résistance contre les Français fut essuyée par Savorgnan de Brazza en 1878, sur l'Alima, un affluent du Congo. L'épisode de cette attaque (situé sur la carte le 3 juillet 1878) est devenue une imagerie d'Epinal de l'héroïsme européen face à la sauvagerie nègre, amplement relayée à l'avantage des Blancs alors même qu'elle obligea Brazza à rebrousser chemin. A titre d'exemple, quelques extraits de cet affrontement à travers le récit panégyrique de Pierre Mariel dans Savorgnan de Brazza au Congo (Tallandier, 1933) :

      « Hamon, toujours, assurait l’avant-garde. Il revint à force de pagaies vers le gros de la flottille… De si loin qu’il aperçut son chef, il cria, ses mains faisant porte-voix :

      -L’Alinca [l'Alima] est barrée par toute une flotte de pirogues de guerre. Ils sont tous armés de fusils. A peine me suis-je montré que j’ai accueilli une salve ! Ils sont au moins deux mille ! 

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     Les renseignements fournis par Hamon étaient toujours exacts. Rapidement, Brazza arrêta sa décision.

      Un îlot, à peu de distance, émergeait au milieu du fleuve. Il ordonna à ses hommes de le rallier, afin qu’il put tenir un rapide conseil du guerre…

      Au moment où la première pirogue va accoster, une clameur formidable retentit d’échos en échos. D’un tournant de l’Alinca, surgissent 50 embarcations, alignées de façon à barrer le cour d’eau. En avant, une pirogue « amiral » porte un gigantesque guerrier tatoué de rouge et brandissant un fétiche… ».

      « Les paroles prononcées par l'adversaire n'ont rien, d'ailleurs, pour les rassurer [les pagayeurs de Brazza]. Ils ont compris le refrain de son chant de guerre :

 

      Nous les mangerons tous, et nous boirons dans leurs crâne !  

 

      La nuit tombe brusquement [...]».

      « Il attend les premières lueurs du jour pour prendre une décision. Mieux vaut, lui semble-t-il, se replier en remontant le cours de l'Alinca, quitte à conclure une alliance avec d'autres tribus et surtout à trouver des pagayeurs moins lâches [...]

         Quand le jour parait, il s'aperçoit que le fleuve est barré par les pirogues non seulement en aval, mais en amont. [...]

        Brazza est désespéré. Non seulement de la cruelle situation où il se trouve, mais encore, et surtout, pourrait-on dire, d'être obligé de se servir de ses armes. A tout prix, il aurait voulu que sa mission ne fût jamais ensanglantée par un combat ».

      « Enhardis par la faiblesse des blancs, les indigènes tentent un débarquement. Mais ils ont compté sans la précision des quinze fusils de la petite troupe

      [...] Toute la journée les escarmouches se succèdent. Toutes sont repoussées, et Brazza qui connait bien la mentalité des nègres reprend espoir.

      [...] Hamon détruit ce beau rêve. Il s'approche du chef et, à voix basse, il lui parle longuement.

      Brazza pâlit et ne peut retenir un geste de désespoir. Les constatations du quartier-maître sont accablantes : les munitions touchent à leur fin !

      [...] Continuer le combat dans de telles conditions, ce serait folie. [...]. Il ne lui reste donc qu'à battre en retraite. Pour cela, il attendra la nuit... ».

         Cette version romanesque, écrite par un laudateur de Brazza et un défenseur de la colonisation, a été relayée par un film de Leon Poirier, Brazza ou l'épopée du Congo (1939) qui reconstitue cette scène d'attaque (voir capture d'écran ci-dessus). En réalité, l'auteur se méprend sur le fleuve (confondant Alinca et Alima) et le peuples, les Apfourous n'existant pas en Afrique. Ce serait en réalité des Likuba, peuple que contrôlait le commerce sur l'Alima et qui n'entendait pas se faire contester ce monopole par des étrangers blancs. 

Jean-François Audema,

Photographie,

Musée du Quai Branly,

Paris

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