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Le rapport aux chefs

Durant les travaux de la commission de délimitation, Millière et les Portugais se voient d'entrer en contact avec les villages traversés. Le premier contact avec les chefs est toujours déterminant pour les rapports que Blancs et Noirs entretiendront. L'offre de cadeaux fait partie des stratégie pour mettre les autorités de son côté. Mais cela ne suffit pas toujours. On voit dans le roman que certains chefs sont réticents à établir de bonnes relations avec l'étranger, quand d'autres se montrent plus enclins. Le but pour les Français comme les Portugais étant de préparer la souveraineté française sur ces territoires, en faisant signer des traités suffisamment confus pour ne pas laisser entrevoir de dépossession aux indigènes. Dans la littérature des explorateurs, les descriptions des rapports avec les chefs sont légion.   

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Le chef du village de M'Youti, un de ses fils et sa troisième femme

Illustration tiré de l'ouvrage cité ci-dessous

         Le rapport avec le chef d'un village est essentiel à la bonne progression sur son territoire. Un chef retors aux Blancs ne pourra sans doute pas leur barrer le passage des étrangers, mais pourrait se montrer hostile à les pourvoir en ravitaillement, voire faire monter contre eux une hostilité. L'échange de présents est, dans cette diplomatie de terrain, le sésame pour lever un obstacle ou faciliter la poursuite de l'expédition. Les explorateurs qui pénètrent ainsi des territoires encore inconnus pratiquent l'usage d'offrir des présents aux chefs rencontrés, ayant toujours prévus avec eux un stock important de cadeaux à faire : le choix de l'assortiment destiné à un chef relève de l'étranger, qui doit montrer à cette tâche de l'habileté, de manière à ne pas fâcher l'hôte par sa pingrerie. La satisfaction d'un chef à réception de ses cadeaux peut valoir lieu de "passeport", ou d'un sauve-conduit valant protection par le chef des étrangers sur son territoire.

Dans son ouvrage la route du Tchad - du Loango au Chari (1893), Jean DYBOWSKI​, explorateur et ingénieur agricole, explique, non sans une certaine condescendance propre à l'époque, ses échanges avec les chefs...

      « Dès que le chef a deviné notre venue, vite il s'est retiré dans sa case pour se parer de ses plus brillants atours.  Il vient maintenant à moi, majestueux et digne. Il semble surpris du mouvement de folle hilarité qu'il produit sur nous. Nous avons bien peine cependant à en retenir l'élan devant la singularité de son accoutrement. Il est vêtu d'un pagne, au-dessus duquel flottent, tout raides, les pans d'une chemise en cotonnade neuve.  Sa tête est couverte d'un grand chapeau haut de forme à bords plats qu'il met en arrière. Il porte à la main une grande canne. Il a évidemment mis, en notre honneur, tout ce qu'il avait de plus beau.

         Son accueil est cordial : il nous offre des poules et une chèvre, et, suivant la coutume à laquelle je m'habitue maintenant, il ne quitte pas ses cadeaux avant que je lui aie remis les miens qu'il soupèse et examine pour bien voir si leurs valeurs est suffisante. ».

      « Le chef du village, avec des démonstrations de politesse exagérée, m’apporte un bouc et un régime de bananes ; puis il me donne quelques noix de kola accompagnant chaque cadeau de saluts jusqu’à terre. La noix de kola semble être en ce point le cadeau destiné aux chefs ; un indigène qui m’en a apporté une s’est mis à genoux pour me la donner ». 

 

      « Les ulcères sont extrêmement fréquents [...]  Dans un village, un chef m'avait amené sa fille pour la soigner d'un ulcère d'un ulcère de ce genre, et lorsque j'eut fini le pansement, il me demanda de lui donner un matabiché (pourboire) parce que le traitement avait beaucoup fait souffrir sa fille ».

      « L'autorité du chef n'est pas aussi absolue qu'on pourrait se le figurer ; il arrive fréquemment qu'elle est contestée, contrebalancée même par l'influence du féticheur. Dans des villages que je traversai avant d'arriver au poste de Bouenza, je trouvai une certaine hostilité régnant entre deux tribus voisines. Le chef de celle où j'avais établi mon campement vint à moi en me suppliant de le protéger, me disant que, parce qu'il n'avait pas été le plus fort avec ses voisins, son peuple le menaçait de mort ».

     « Ce bétail [des porcs noirs au groin rallongé] représente une grande valeur, et le prix d'un gros porc est le même que celui d'une femme. On échange l'un pour l'autre. Un chef indigène émerveillé du maniement de mon fusil de chasse, m'offrait en échange, si je voulais, l'une ou l'autre de ces deux marchandises  ».

     « Pas un indigène ne vient au-devant de nous, contrairement à ce qui a lieu d'ordinaire.  J'envoie mes hommes sous bois, ils appellent. Peu à peu, les hommes seuls arrivent, mais timidement et armés tous de trois ou quatre sagaies. Nous les rassurons, et bientôt le chef lui-même vient m'apporter des noix de kola, des régimes de bananes, du tabac, des poules. Il fait des protestations d'amitié et veut faire avec moi l'échange du sang ».

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Les cadeaux

      Liste des marchandises amenées par Jean Dybowski devant tenir lieu de cadeaux pour les chefs :

      "Les étoffes formaient une partie importante des marchandises que j’emportais. Elles étaient de toute nature : cotonnades blanches, guinées, andrinoples, indiennes, draps légers, soieries, gazes de soie ; ces trois dernières marchandises étaient particulièrement destinées à la région musulmane que j’espérais atteindre. Le tout formait à peu près 90 charges.

     

      "J’emportais 30 charges de fil de laiton, lequel, coupé en barrettes de 30 cm de long, a cours dans presque tout le Congo. Puis c’étaient, en proportions variables, de petites glaces de divers modèles, de petites sonnettes en bronze, des couteaux, des cuillères, des gobelets en fer-blanc, des sabres d’abatis ou machettes, des boutons, des cauries (sorte de coquillages), des perles, etc…

      "J’emportais encore de la bijouterie fausse et de l’orfèvrerie argentée, destinées l’une et l’autre aux cadeaux et aux échanges à faire dans la région musulmane".

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« L’acquisition malicieuse des territoires coloniaux et la délimitation des frontières se sont faites dans le mensonge, l’imposture, l’intimidation, la corruption et la confusion des dirigeants africains. »

 

Dr. Wafula OKUMU,

dans Délimitation et Démarcation des Frontières en Afrique,

rapport de la Commission de l’Union Africaine, 2013

         Les explorateurs européens ont toujours cherché à donner un aspect juridique à leurs contacts avec les chefs à travers des traités de souveraineté et de commerce. Ces traités répondaient à des critères de droit européen, auxquels les Africains ne pouvaient pas avoir une compréhension claire, d'abord en raison de l'utilisation d'un vocabulaire qui leur était complètement abscons. Il y a donc une part de manipulation malhonnête dans cette pratique, qui peut remettre en cause la légalité des traités. Souvent, ces chefs n'accordaient plus de crédit à ces bouts de papiers au-delà des cadeaux qui y étaient associés. Mais pour les Blancs, qui s'empressaient d'aller faire ratifier ces traités par leurs gouvernements respectifs, cela tenait bien d'une prise de souveraineté, et ces actes administratifs pouvaient être incessamment convoqués devant toute contestation ou revendication indigène. Mais ces traités servaient surtout à asseoir sa souveraineté au regard des  concurrents européens qui, eux, ne pouvaient remettre en question leur légalité. 

 

      A titre d'exemple, la Belgique a signé 289 traités dans la région du Niari-Kouilou entre le 11 février 1883 et le 26 septembre 1884, au nez et à la barbe des Français qui pourtant revendiquaient la souveraineté sur ce territoire en vertu du traité Makoko (10 septembre 1880). Les Belges opposèrent ces 289 traités aux prétentions françaises. Pour récupérer ce territoire, la France du en quelque sorte racheter ces traités 300 000 F. (convention du 5 février 1885).

      Le traité que fait signer Kieffer à un chef de Chikambo a été largement inspiré de celui conclu avec les chefs de Punta Negra (Pointe Noire) par le lieutenant de vaisseau Daniel Cordier, le 27 novembre 1883 (voir ci-contre). 

       

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   Traité avec M'Fumu-N'Zabi.

      L'an 1884 et le 11 juin au lieu de Brazzaville, territoire français de M'Foa.

      Nous, Fortuné-Charles de Chavannes, ès qualités de fondé de pouvoir de M. Pierre Savorgnan de Brazza, Commissaire du gouvernement de la République française dans l'Ouest africain, avons reçu la visite du chef M'Fumu-N'zabi, chef dont le territoire se trouve sur la rive droite du Congo.

      Le chef est venu spontanément ici dans l'intention de voir M; de Brazza, accompagné de son fils M'Passi et se faisant précéder d'un pavillon français dont nous ignorons la provenance.

      Nous avons déclaré au chef M'Fumu-N'Zabi que nous représentions ici le commissaire du gouvernement. Il nous a alors déclaré qu'il était venu demander à mettre son territoire sous le protectorat français et à toutes les explications et définitions que nous lui avons données il a répondu qu'il voulait que sa terre fût comme celle de M'Foa protégée parce que nous ne faisons pas la guerre.

      En vertu des pouvoirs qui nous ont été laissés à son départ par M. le commissaire du gouvernement, nous avons accédé au désir du chef M'Fumu-N'Zabi et lui avons remis un pavillon français en signe d'acceptation de sa demande à être désormais placé, lui et son territoire, sous le protectorat de la France.

      M'Fumu-N'Zabi s'engage d'autre part, pour rendre ce protectorat effectif, à céder une étendue de terrain suffisante à l'établissement d'un poste de protection.

      Fait à Brazzaville, le sergent Malamine ayant servi d'interprète les jours, mois et an susdits.

      Signé : Ch. de Chavannes

      Signe de M'Fumu-N'Zabi

      Approuvé, le présent acte fait par délégation,

      4 juin 1884, village de Man (illisible)

      Signé : P.S. de Brazza

Ce traité un peu particulier est un traité de soumission prétendument volontaire. Charles de Chavannes, embauché à la dernière minute dans la Mission de l'Ouest africain comme secrétaire particulier de Brazza, était alors en poste à Brazzaville, sur le Stanley Pool. M'Fumu-N'Zabi est, semble-t-il, chef de Manianga, un territoire en aval du Pool. S'il semble venir volontairement réclamer la protection de la France "qui ne fait pas la guerre", c'est qu'il est menacé, sans doute par Stanley qui, au nom de l'Association Internationale Africaine, menait dans ses parages de turbulentes opération de colonisation. Stanley en effet n'était pas connu pour sa souplesse ; au contraire, surnommé Boula Matadi, "le briseur de rochers", en raison de la route qu'il faisait construire le long des cataractes du Congo à coups de dynamite, Stanley était un partisan de la manière forte avec les indigènes. La soumission de M'Fumu-N'Zadi est donc sans doute dictée par cette menace, et que le choix du protectorat français est le choix du meilleur des pires...   

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