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Un royaume négrier

La prise de contact avec les Européens au début du XVIIè siècle va orienter le royaume du Loango vers la traite négrière : profitant de sa position littorale, il se positionnera comme une puissance de courtiers, jouant sur la concurrence entre les traitants occidentaux. Loango deviendra une des grandes places négrières du sud de l'équateur par laquelle des milliers d'esclaves transiteront vers les Amériques. Mais cette économie transforma la société traditionnelle, enrichissant une poignée de courtiers et fragilisant le pouvoir royal. 

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Carte de la région de Loango en 1890 (extrait © Vennetier)

         Le port négrier de Loango fut l'un des plus actif du Golfe de Guinée. Il se trouvait au fond d'une lagune protégée de l'océan par un long et fin cordon de sable de près de 5km de long, qu'une seule "porte" permettait de franchir. Les bateaux devaient donc rester à deux miles du port (3km), débarquer et embarquer hommes et marchandises à l'aide de baleinières ou de pirogues locales, provoquant des va-et-vient parfois périlleux en fonction de la météo. 

 

         Malgré cette contrainte majeure, c'est par le port de Loango que transita quelques deux millions d'esclaves, ceci en raison de l'activisme des traitants du Loango. Aujourd'hui la lagune a disparue, il n'y a plus de port, le site ayant été supplanté par celui de Pointe-Noire à la fin du XIXè siècle.  

Dans son ouvrage Voyage à la côte occidentale d'Afrique : fait dans les années 1786 et 1787 (voir Gallica), le négrier rochelais Louis-Marie-Joseph Ohier Grandpré narre par le menu SON SEJOUR à Loango... 

      « Cette baie se reconnait à des falaises rouges, qui sur les huit heures du matin sont frappées des rayons du soleil, qu'elles réfléchissent de manière à ressembler à des flammes. L'entrée de la baie est dangereuse et barrée d'un banc de rochers, qui part de la pointe sud et vient jusqu'au-delà de moitié baie. On doit s'entretenir par dix et douze brasses, sans moins, jusqu'à ce qu'on ait amené le bois maquinbe au sud-est. On nomme ainsi un petit bouquet de palmier, qui se remarque sur une montagne au fond de la baie et qui est d'un quart de lieue du bord de la mer : alors on peut donner dedans en gouvernant sud-est [...] ».

      « Les noirs de Loango sont moins difficiles sur les marchandises que ceux de Malembe, et lorsqu'on a d'inférieures, c'est un motif de se fixer en ce port où l'on parvient à les passer ; ce qu'on ne saurait faire ailleurs [...].

 

      « La traite se fait sur une petite montagne située sur le bord de la mer : je ne sais pas pourquoi l'on a prétendu que le pays était malsain,  et que l'on ne pouvait se coucher à terre sans s'exposer à des maladies graves. Il en résulte que l'on vient tous les soirs coucher à bord [...] ».

      « Les esclaves qu'on amène à ce marché sont de la nation nommée Montéqué ou bien Mayombe, ou enfin Quibangue : ces derniers appartiennent à une petite peuplade fort peu nombreuse de l'intérieur de l'Afrique. Ce sont les plus beaux Noirs que l'on puisse voir, ils sont supérieurs aux Congues, ils sont bien faits, très noirs, d'une jolie figure, et ils ont les dents d'une beauté admirable ; mais ce peuple a le bonheur de fournir fort peu de traite.

      La traite Mayombe est inférieure ; les Noirs y ont la poitrine étroite, les épaules serrées, la fibre molle, et les dents vilaines ; c'est cependant la plus abondante [...] 

      Les montequés ou montekès sont beaux, mais ils se gâtent les dents en les limant pour les rendre pointus. Cet usage leur valut d'abord la réputation d'être des anthropophages, mais ce soupçon n'étant fondé sur une apparence aussi légère, ne s'est pas vérifié ; il est prouvé qu'ils se liment les dents, parce que chez eux c'est une beauté de les voir ainsi [...] ».

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le courtier

      Les négriers blancs se contentaient de venir à terre choisir et négocier la marchandise humaine ; celle-ci leur était proposée par des traitants noirs car, jusqu'à la côte, la traite était entièrement contrôlée par les Africains.

      Cette illustration tirée du même ouvrage de Grandpré et intitulée Tati, surnommé Desponts, courtier de Malembe, venant de sa petite-terre, en hamac, montre un traitant de Malembe, un peu plus au nord du Loango... 

      « Devant la baie de Malembe, Tati est représenté avec un haut collier en morfil (ivoire d’éléphant à l’état brut), des perles de traite, une longue chaîne autour des reins avec un crâne de petit animal et des bracelets de métal. Son bonnet, attribut donné par le souverain local, le désigne comme dignitaire » [wikipédia].

      

      Le roi du Loango avait interdiction de voir la mer, si bien que toutes les richesses qui en parvenaient, il ne pouvait en avoir le contrôle. Il déléguait donc au Mafuka, sorte de Ministre de l'économie, qui gérait en son nom les importations et les exportations, desquelles il prélevait un droit, à charge pour lui d'en reverser tout ou partie au souverain. C'est lui qui traitait directement avec les négriers blancs et les traitants noirs qui avaient amener sur la côte les esclaves.   

 

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« Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissèlent sur mes épaules »

 

Frantz FANON,

Peau noire, masques blancs, 1952

Comment les esclaves parvenaient-ils à Loango ?

         Les Bavili du Loango contrôlaient tout un réseau de pistes qui, du centre de l'Afrique, convergeait vers leur port : elles reliaient Loango aux royaumes de Téké et Kongo (la route de la capitale Mbandza-Kongo fut ouverte en 1683 -sur la carte São Salvador). Ces deux royaumes contrôlaient tous les flux d'Afrique centrale. A Mpumbo (ou Pumbo) sur le Pool Malebo (actuelle Brazzaville) se trouvait le plus important centre de transit du bois d'ébène ; les traitants qui le fréquentaient étaient appelés les Pombeiros par les Portugais. Les Pombeiros vili (du Loango donc) "montaient" à Mpumbo acheter leurs marchandises, des populations razziées qui "coulaient" du haut-Congo et de l'Oubangui par l'intermédiaires d'autres traitants. Les Pombeiros vili les échangeaient contre des marchandises européennes dont ils avaient accès. Plusieurs millions d'esclaves ont été ramenés ainsi sur la côte, une marche de 500km que l'on imagine dans des conditions effroyables. La route était ponctuée de carrefour stratégique tel Loudima ou Makabana, desquels d'autres flux d'esclaves arrivaient du haut-Ogooué, de l'Alima... La forêt de la Mayombe constituait une épreuve supplémentaire.

        « Le site de l’ancien arbre de Mvouti (Département du Kouilou-Congo) fut un lieu de repos des esclaves, situé au voisinage immédiat de l’actuelle préfecture de Mvouti : ce grand baobab qui n’existe plus aujourd’hui donnait une ombre (mvoutou : ombre) qui était d’un grand soulagement temporaire pour les esclaves ; l’ombre de cet arbre a aussi donné son nom à la localité de Mvouti ».

Arsène Francoeur Nganga

Routes des captifs pour la traite négrière transatlantique en Afrique centrale : du XVè au XIXè siècle

Etudes caribéennes, août 2021

     Une fois parvenus à Loango, les esclaves étaient parqués dans des enclos que les Portugais appelaient barracon. Ils pouvaient y rester des mois avant que ne daigne accoster un navire négrier. C'est dans un ancien barracon que Millière et Kieffer trouvèrent refuge après le débarquement. Voici une des rares descriptions d'un barracon :

       « C’est un enclos d’au moins un arpent [3 à 4000 m2].
D’un côté, une forte construction de bambous a une façade
de 65 mères sur une profondeur de 25 ; cette construction
forme le dortoir des esclaves. D’un autre côté, s’élève un
hangar d’une dimension semble, ouvert aux deux extrémités
et à l’intérieur, et qui sert de lieu de réunion aux esclaves
pendant le jour. À droite et à gauche de l’enclos, s’élève une
double palissade. Les prisonniers pourraient aisément la
forcer, s’ils n’étaient enchaînés et gardés à vue jour et nuit.

               [...]

                Il y avait parmi eux des individus des deux sexes, depuis
l’âge de 5 ans, jusqu’à l’âge de 40 ans. Quelques-uns fumaient
et l’on me dit qu’ils recevaient une faible ration de
tabac. Aucun n’avait le moindre vêtement, quel que fût son
âge ou son sexe. Quelques-uns paraissaient gais et alertes en
dépit de leurs chaînes ; la physionomie de quelques autres
exprimait un abattement approchant l’idiotisme, mais la plupart
semblaient pensifs et tristes.
              À l’exception d’une vingtaine de malades, tous étaient assis sur des arbres, rangés horizontalement à terre, à la
distance de 3 pieds l’un de l’autre. Presque tous les hommes
étaient attachés deux à deux par la cheville du pied : pour se
mouvoir, ce qu’ils ne pouvaient faire que difficilement, ils
appuyaient leur bras sur l’épaule de leur compagnon. Les
femmes, les filles et les adolescents étaient tenus en respect
par un collier de cuivre à travers lequel était passée une chaîne qui les réunissaient au nombre de 40 ou 50. Au dessous
de 10 ans les enfants des deux sexes étaient libres
d’entraves.

              [...]

             Il y avait particulièrement un groupe qui attira mon attention et qui me toucha vivement ; il se formait de mères à qui
on avait récemment arraché leurs enfants… leur physionomie
exprimait une poignante angoisse  
». 

 

J. Leighton Wilson, pasteur américain ayant

visité un barracon au Gabon en 1844 

tiré de La Fondation de Libreville, de Fidèle Allogho-Nkoghe, p.83

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Captif maintenu par un carcan "Bois Mayombe" autour du cou. Il s'agit d'une fourche de bois maintenue par une cheville

​Louis Grandpré,

Voyage à la côte occidentale d'Afrique (1801)

PORTFOLIO

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LONAGO : LIEU DE MEMOIRE

Site de la route des esclaves stèle de Loango. Ce monument a été érigé à ce site en 2018. Dans ce site que les esclaves arrivaient pour pouvoir embarquer dans les bateaux en direction de l'Amérique

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Chemin d'embarquement des esclaves au port, à l'époque de la traite négrière au royaume Loango

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